Vers une nouvelle guerre de Corée

ACTU

Va-t-on assister à la énième agression Américaine d'un État souverain en dehors de tout cadre légal ?  L'agitation diplomatique, pour ne pas dire frénétique des Américains et la relation à sens unique qui en est faite dans nos médias le donnent à penser.

Le 2 avril dernier, soit quatre jour avant la rencontre prévue entre le président Américain et son homologue chinois Xi Jinping,  le Financial Times publiait une interview de Donald Trump dans laquelle celui-ci déclarait « Eh bien, si la Chine ne résoud pas le problème de la Corée du Nord, nous le ferons, voilà ce que je dis ».   Dans la nuit du 6 au 7 avril, alors que le président chinois était toujours l'invité de Donald Trump dans sa résidence d'hiver de Mar-a-Lago, celui-ci ordonnait une frappe de missiles Tomahawk contre l'aéroport militaire d'Al-Chaayrate, au sud de Homs.

À peine une semaine plus tard, jeudi 13 avril, l'aviation américaine larguait une bombe GBU-43b, soit la plus grosse des bombes conventionnelles sur un réseau de tunnels à Nangarhâr[1], en Afghanistan.  Cette munition thermobarique, par son effet de souffle, est supposée détruire au plus profond les galeries et leur contenu.  Et nous, eh bien on va faire semblant de croire que de telles galeries aménagées auraient jamais existé, en dépit du fait qu'il a été prouvé depuis 15 ans, par les Américains eux-mêmes, qu'il n'y a là rien d'autre que des grottes naturelles qui servaient d'abris aux terroristes.  Accessoirement on peut s'interroger sur les motifs stratégiques d'une telle intervention, sachant qu'on parle bien de combattants qui n'ont strictement aucun rapport avec l'État Islamique présent en Syrie et en Irak.  Accessoirement, on peut aussi s'interroger sur la légitimité de cette action au regard du droit international.

On doit alors conclure qu'il s'agit là d'un message envoyé au régime de Kim Jong-un et à son puissant allié, la Chine.

La Corée du Nord

La République populaire démocratique de Corée (RPDC), d'une superficie de 120.540 Km2, recouvre toute la partie Nord de la péninsule coréenne, au dessus du 38ème parallèle. 

la Corée du Nord est un État à parti unique avec un « Front uni » mené par le Parti du travail de Corée (KWP). L'idéologie officielle du pays est le Juche, doctrine basée sur l'autosuffisance développée par Kim Il-sung, fondateur du régime. Après la mort de ce dernier en 1994, Kim Jong-Il, son fils, lui a succédé à la tête de l’État mais non en tant que Président de la République, cette fonction étant restée « éternellement » rattachée à la personne de Kim Il-sung. Après la dislocation de l'URSS et une série de catastrophes naturelles, la Corée du Nord a subi une famine faisant de 900 000 à 2 millions de morts. Kim Jong-Il adopte alors la politique du Songun ou « l'armée d'abord » afin de renforcer le pays et le gouvernement.  Source Wikipedia

Le pays, qu'on peut qualifier de régime communiste de type stalinien, est actuellement dirigé par Kim Jong-un, le fils cadet de Kim Jong-il.  Le pays, qui s'est retiré du Traité de non prolifération nucléaire (TNP) en 2003 a procédé à son premier test de détonation d'un engin nucléaire en octobre 2006, devenant ainsi le neuvième État à posséder l'arme atomique.

La Corée du Nord, qui sur le papier reste en état de guerre avec son voisin du Sud, a par ailleurs un sérieux contentieux avec le Japon, puissance occupante de 1905 jusqu'à 1945.  En pratique, le seul allié de la Corée du Nord est la Chine, pour une raison toute simple : elle voit la Corée du Nord comme un État-tampon entre ses propres frontières et la Corée du Sud, notoirement alliée des Américains, pour ne pas dire inféodée.

Ainsi, croire que les Chinois pourraient renoncer à soutenir économiquement et militairement la Corée du Nord relève de la bêtise crasse, ou du wishful thinking d'un président américain qui n'est pas fichu de faire la différence entre la Syrie et l'Irak.  Un véritable monument d'ignorance de l'histoire et des réalités géopolitiques.

Frappes préemptives et risque d'escalade

L'idée de frappes sur la Corée du Nord n'est pas neuve.  En 1994 déjà, les Américains, qui suspectaient le régime de vouloir acquérir l'arme nucléaire, avaient envisagé très sérieusement le scénario et la guerre avait été évitée in extremis par des négociations dans lesquelles le gouvernement s'engageait à ne pas fabriquer de telles armes en l'échange d'un programme d'aide d'un milliard de dollars.

Les préparatifs américains, et notamment l'envoi d'un groupe aéronaval constitué du porte-avions USS Carl Vinson, de trois navires lance-missiles et de sous-marins nucléaires semblent indiquer que les États-Unis n'excluent pas l'option d'une frappe militaire sur les infrastructures de lancement de missiles, ainsi que sur les installations souterraines où sont testées les armes nucléaires.

Est-il nécessaire de rappeler qu'au cas où les Américains attaqueraient la Corée du Nord, ne serait-ce qu'avec des armes conventionnelles dans le but de renverser le pouvoir et de prendre le contrôle des armes nucléaires coréennes, non seulement ceux-ci ne se laisseraient pas faire, mais il est très improbable que les Chinois restent au balcon en attendant l'issue des événements.  La Corée du Nord est au coeur de la zone d'influence de Pékin qui n'entend pas la voir basculer dans le giron américain.  Ils sont parfaitement capables de comprendre la stratégie d'encerclement et d'étouffement auxquelles sont en train de se livrer les États-Unis d'Amérique en Asie, et tôt ou tard, les frictions se transformeront en confrontation.   Les Chinois se retrouveraient dans la même situation que JFK lorsqu'il avait été informé que les Russes avaient installé des missiles nucléaires à Cuba, à moins de 400 Km de Miami.

Propagande de guerre

Mais finalement, ce qui devrait nous inquiéter le plus dans cette affaire est la propagande de guerre qui nous est obligeamment servie dans les médias, qui présentent la Corée du Nord comme un pays « agresseur », membre de l' « axe du mal », et les États-Unis comme le bon gendarme qui, au nom de la « communauté internationale », exercerait ni plus ni moins que son droit de police, que dis-je, son devoir civilisateur.  Amen.

Morceaux choisis

Corée du Nord : l'arsenal de Pyongyang

Le pays a déjà effectué 5 essais nucléaires, malgré l’interdiction de la communauté internationale. Aujourd’hui, l’arsenal nord-coréen serait opérationnel d’après le régime, qui assure être en mesure de frapper ses voisins de Corée du Sud, du Japon, ainsi que la base militaire de Guam, propriété des États-Unis.

L’arme nucléaire serait prête

Pour François Heisbourg, expert de la Corée du Nord, l’arme nucléaire est prête, et les tirs à très longue portée le seront dans peu de temps. «Les étapes qu’ils vont franchir, c’est avoir des charges nucléaires à mettre en haut de leurs fusées. Ensuite, ils vont se préparer à avoir des fusées prêtes à être tirées de n’importe où, n’importe quand», explique-t-il.  Source : FranceTV

Corée du Nord : pour les États-Unis, la situation «ne peut durer»

Les USA ont vivement réagi au lendemain d'un tir de missile raté du régime nord-coréen.

La Corée du Nord a échoué dimanche à mener un nouveau tir de missile au lendemain d'une vaste parade militaire, un essai qualifié de «provocation» par le vice-président américain Mike Pence, en visite à Séoul. Le conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump a lui affirmé dimanche que les dirigeants chinois travaillaient étroitement avec les Etats-Unis pour résoudre la question du nucléaire nord-coréen.  Source : Europe1

Corée du Nord: Les Etats-Unis menacés d'une «guerre totale»

Jusqu'où ira cette escalade des tensions ? Après l'envoi, par le président américain Donald Trump, d'un groupe aéronaval articulé autour du porte-avions Carl Vinson vers la péninsule coréenne, le temps des répliques est annoncé. Elles sont en tout cas brandies, par le régime nord-coréen, comme des menaces. S'exprimant avant une gigantesque parade militaire organisée à Pyongyang à l'occasion du 105e anniversaire de la naissance de Kim Il-Sung, le fondateur de la République populaire de Corée, le numéro 2 du régime, Choe Ryong-Hae a averti et a promis que son pays était «prêt à répondre à une guerre totale par une guerre totale». [...]

Selon plusieurs observateurs, la Corée du Nord, dont le programme nucléaire est à l'origine de tensions internationales grandissantes, pourrait procéder prochainement à un nouveau tir de missile balistique, voire à son sixième essai nucléaire, en dépit des interdits de la communauté internationale.  Source : La Dépêche

La première chose qui frappe dans cette rhétorique guerrière, c'est l'inversion accusatoire.   On présente la Corée du Nord comme l'agresseur (Les Etats-Unis menacés d'une «guerre totale»).

On évoque des programmes d'armement « interdits par la communauté internationale ».   Pourtant, la Corée du Nord ne faisait plus partie du TNP depuis 2003.  Ils sont un peu dans la même situation que l'État d'Israël, qui n'étant pas partie au traité possède bel et bien l'arme nucléaire, ainsi que les vecteurs pour les lancer, et notamment des sous-marins.  Mais étrangement, la « communauté internationale » n'y trouve rien à redire.  Deux poids, deux mesures ?

Justification et légalité d'une intervention

En l'absence de toute agression militaire par le régime de Pyongyang, une intervention militaire unilatérale constituerait une agression caractérisée d'un État souverain.  Et non, il ne suffit pas de dire, comme le poivrot accusé d'avoir trucidé sa femme :

C'était de la légitime défense, Monsieur le Juge !  Elle m'avait dit " Si tu me rate, je ne te raterai pas "

Ainsi, en l'absence d'un casus belli avéré, une action militaire américaine dans la péninsule serait parfaitement illégale au regard du droit international.  Par ailleurs, la probabilité que les États-Unis puissent faire voter une résolution contraignante par le Conseil de Sécurité des Nations Unies dans le cadre du Chapitre VII est très mince, parce qu'elle susciterait inévitablement un veto chinois qui pourrait bien être doublé par un veto russe.

Quelles seraient les conséquences d'un conflit ?

En cas de frappes limitées à de l'armement conventionnel, et en l'absence d'une véritable invasion (boots on the ground), les conséquences resteraient insignifiantes et appelleraient une riposte nord coréenne, voire l'intervention de son grand allié chinois.  Au contraire, une invasion au sol nécessiterait des moyens tout à fait considérables dont l'armada dépêchée sur place est dépourvue.  Mais alors, quel est exactement l'objectif poursuivi ?  Provoquer jusqu'à l'incident nucléaire pour justifier une riposte de même nature ?  Pense-t-on sincèrement que les Chinois laisseraient atomiser leur voisin sans broncher ? 

Les armes nucléaires sont une abomination, soit.  Force est de constater qu'un seul pays en a fait usage, par deux fois, au Japon, alors que par ailleurs les Américains savaient de source sûre[2] que la marine et l'aviation impériales ne représentaient plus aucune menace pour eux.  Depuis, ces armes ont principalement servi de dissuasion, et jusqu'à plus ample informé, il n'y a aucune raison de penser que les Coréens y voient autre chose que cela.

On nous présente la Corée du Nord comme un pays agressif, mais eux se voient en pays agressé, et pour le coup, ils n'ont pas tort : les Américains sont décidément bien loin de chez eux pour invoquer sérieusement la légitime défense, alors que ce sont eux qui ont dépêché sur place une armada capable de vitrifier entièrement le nord de la péninsule coréenne.

Je terminerai en citant le ministre chinois des Affaires étrangères,  Wang Yi : quiconque sera à l'origine d'un conflit «devra assumer une responsabilité historique et en payer le prix».

Notes

[1] Nangarhâr est une province frontalière du Pakistan, dont la capitale est Jalalabad.  Il est amusant de noter que dans Le Parisien, il est fait mention d'un « réseau de tunnels utilisés par Daech ».  Ah bon, parce qu'ils sont là aussi ?  À deux milles kilomètres de Raqqa, la « capitale » de l'État Islamique ?  Lapsus révélateur ou éléments de langage post-vérité ?

Vérification faite, les journaux anglo-saxons font eux aussi référence à des combattans de ISIS :

More than 90 Islamic State militants were killed when the US military dropped an 11-ton bomb on eastern Afghanistan, according to the Afghan government.

The US military has not released a casualty toll and declined to comment on the Afghan numbers. “We are still conducting our assessment,” it said.

The US deployed the largest conventional bomb it has ever used in combat on 13 April, striking a complex of tunnels and bunkers used by Isis militants in Achin district in Nangarhar province.  Source : The Guardian

Étrange, quand on sait que l'acronyme ISIS signifie Islamic State in Iraq and Syria.  Est-il permis de penser qu'ils sont un peu loin de leurs bases ?

[2] CBS Reports - The hot and cold war of Allan Dulles (26.04.1962), pages 5 et 6.

 

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