Alep et les rêves brisés de l’Empire

Alep semble bien être l’alpha et l’oméga de la guerre civile qui fait rage en Syrie depuis 2011.  C’est là qu’avaient eu lieu les premières manifestations contre le régime dans la foulée des printemps arabes, et c’est probablement la ville la plus touchée par les combats depuis.  C’est également le dernier bastion clé de la rébellion qui s’y trouve encerclée par les troupes loyalistes appuyées par l’aviation Russe.

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Alep, située dans le nord-ouest de la Syrie, est la deuxième ville du pays en nombre d’habitants (2 millions), et historiquement, une des plus anciennes villes du monde a avoir été habitée constamment depuis 4 millénaires.

Désormais la ville est coupée en deux, l’Ouest aux mains de l’armée syrienne et l’Est, désormais transformé en champ de ruines, aux mains des rebelles, dont la quasi-totalité se révèlent être des mouvements salafistes.  Le récent changement de nom d’Al-Nusra (qui se revendiquait d’Al-Qaeda) en Fateh al-Cham et sa distanciation par rapport à Al-Qaeda relèvent plus du marketing et de la cosmétique que d’un changement d’orientation politique.  Le but de ces groupes étant ni plus ni moins que la création d’un État Islamique qui n’est pas fondamentalement différent de celui prôné, plus à l’Est, par Daesh.

Situation géographique et positions des belligérants

Le contrôle d’Alep, enjeu de plusieurs batailles depuis le début du conflit est stratégique.  Cette ville, capitale de la province du même nom, contrôle en effet la zone située entre la frontière turque, au nord, les zones contrôlées par Daesh/État Islamique, à l’est, et l’accès aux zones tenues par l’armée loyaliste, au sud-ouest (zone côtière).

Cette dernière étant la plus riche, la plus fertile et la plus densément peuplée du pays.

Depuis quelque mois déjà, l’étau se resserrait sur les rebelles qui avaient fini par se retrouver complètement encerclés à la mi-juillet, dans l’impossibilité d’acheminer des renforts et du matériel par le nord de la ville (route du Castello).

Les rebelles avaient alors contre-attaqué par le sud-ouest, à Ramoussah en tentant de couper à leur tour l’approvisionnement de l’armée régulière.  Mardi, les troupes syriennes affirmaient avoir repris la plupart du terrain conquis.  En fait, les zones prises par les rebelles ne leur garantissaient pas un accès aux troupes assiégées dans des conditions de sécurité minimales, la route étant directement sous le feu des troupes loyalistes et de l’aviation russe.

Et toujours les mêmes ficelles

Pour comprendre à quel point la situation des rebelles est préoccupante, il suffit de lire la presse mainstream.  On y relate des « attaques au gaz » qui d’après les Russes, au contraire, auraient été lancées par les rebelles eux-mêmes :

« Nous sommes extrêmement préoccupés par ces informations », a indiqué dans un communiqué Ahmet Uzumcu, directeur de l’OIAC, agence soutenue par les Nations unies basée à La Haye.

Le ministère russe de la Défense a de son côté fait état mercredi du lancement depuis le quartier d’al-Sukkari contrôlé par le groupe rebelle Noureddine al-Zinki[1] d' »agents toxiques » sur le quartier de Saladin aux mains des forces du régime. (Source: Arte).

Et que dire des nombreux appels occidentaux, notamment des Nations-Unies pour exiger l’ouverture de couloirs humanitaires et la mise en place de trèves.  Vous aurez sans doute remarqué comme moi que ceci revient aussi sûrement que les hirondelles au printemps chaque fois que les rebelles se trouvent dans une situation critique.

C’était d’ailleurs comme cela qu’avait commencé l’intervention en Libye, si vous vous en souvenez : mise en place d’une zone d’exclusion aérienne (résolution 1973).  On a vu comment cela s’est terminé.

Ainsi les cris d’orfraie poussés par la coalition et leurs alliés ne sont justifiés que par le fait que leurs champions sont en voie de perdre ce qui pourrait bien être la dernière bataille décisive de ce conflit.

Évolution de la situation géopolitique – rapprochement Russie/Turquie

Un autre événement risque d’avoir des conséquences décisives sur l’issue du conflit en Syrie.  Dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016, une tentative de coup d’État avait lieu en Turquie, pour renverser le régime du Président Recep Tayyip Erdogan.  Cette tentative, qui s’était soldée par un échec, avait immédiatement attribuée par l’AKP aux Gülénistes, ce que le dirigeant du mouvement, le prédicateur Fethullah Gülen, qui vit en Pennsylvanie, avait vivement démenti.

Des purges sans précédent ont eu lieu dans tous les milieux, en Turquie, notamment dans le domaine judiciaire et celui de l’enseignement, afin d’écarter de la sphère publique l’influence du prédicateur, et son extradition a été demandée par les autorités turques, sans succès à ce jour.  Il va sans dire que ceci a causé un brutal raidissement des relations entre les deux alliés qu’étaient jusqu’alors les USA et la Turquie.

Paradoxalement, cet épisode aura aussi été pour le Président Erdogan l’occasion de se réconcilier avec son grand voisin Russe.  Ainsi, le 9 août, celui-ci se rendait en visite officielle à Saint-Pétersbourg pour y rencontrer le Président Vladimir Poutine.  Cette visite, la première depuis la destruction par l’aviation turque d’un SU-24 au dessus de la Syrie devait être l’occasion d’atteindre une « nouvelle étape » dans la normalisation des relations diplomatiques et commerciales entre les deux pays.

Faut-il préciser que c’est une sérieuse épine dans le pied de la diplomatie Américaine, qui s’arrangeait fort bien de cet antagonisme.  En effet, une telle normalisation des relations n’ira pas sans contrepartie, à savoir la fin du soutien aux rebelles par la frontière sud de la Turquie.  Or sans cette unique voie d’approvisionnement en matériel et en hommes, la rébellion est condamnée.

Pour les Turcs, ce qui compte plus que le renversement de Bachar-al-Assad, c’est empêcher la convergence entre les factions kurdes d’Irak et de Syrie, ce qui pourrait amener à terme à la création d’un Kurdistan indépendant, leur pire cauchemar.  Il faut savoir que du point de vue des ressources, toute la zone du Kurdistan est en fait un énorme champ pétrolifère.

Cependant, moyennant que les Turcs cessent leur soutien aux rebelles (et à Daesh), il y a fort à parier que les Russes pourraient les soutenir dans leur volonté d’empêcher la naissance d’un État Kurde à leur frontière (en prenant au passage une partie de leur territoire).

La bataille d’Alep

Des deux côtés d’Alep, on masse des troupes et du matériel pour la bataille décisive qui devrait se tenir dans les jours qui viennent.  Cette bataille se déroulant au beau milieu d’une ville, il y a de fortes chances qu’une fois de plus ce seront les civils qui auront à payer le plus lourd tribut.

Dans ce repositionnement stratégique, chacun essaie de prendre l’avantage, et des sources officielles militaires en Syrie, relayées par l’agence SANA font état de frappes importantes sur les positions rebelles ces dernières 24h par l’aviation russe et syrienne.

Ainsi, le communiqué fait état de la destruction de plusieurs centaines de véhicules armés, ainsi que la mort de plusieurs centaines de rebelles, incluant des commandants d’origine étrangère.

Le soutien sans faille des Russes par le biais de frappes aériennes sur les positions rebelles et sur leurs convois d’approvisionnement vont, sans nul doute, jouer un rôle décisif.  Si de leur côté les Turcs referment la frontière aux convois d’approvisionnement, cette bataille pourrait être une défaite cinglante pour les rebelles et la coalition qui les soutient.

Et pendant ce temps-là, à Moscou

Le Président Vladimir Poutine a soumis hier un projet d’accord à la Douma (chambre basse) visant au maintien, pour une durée indéterminée, d’escadrilles de l’armée de l’air Russe en Syrie (probablement sur la base de Hmeimim, ndlr).

Sale temps pour Uncle Sam, décidément.

Notes

  • [1] Harakat Nour al-Din al-Zenki : Dans un rapport publié le 4 juillet 2016, Amnesty International accuse le Harakat Nour al-Din al-Zenki de crimes de guerre et dénonce des cas de tortures, d’enlèvements et d’exécutions sommaires commis par des membres de ce groupe.

Le 19 juillet 2016, dans le quartier Al-Machad, à Alep, des hommes du Harakat Nour al-Din al-Zenki décapitent un enfant palestinien de 12 ou 14 ans, Abdallah Essa, ou Abdullah Tayseer ou encore Abdullah Tayseer Issa selon le blog de Joshua Landis. Ceux-ci publient ensuite la vidéo de l’exécution sur internet et affirment que l’enfant combattait pour les forces gouvernementales et faisait partie du Liwa al-Quds, une milice palestinienne pro-régime, et qu’il a été capturé à Handarat (…)  (Source : wikipedia)

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Philippe Huysmans

Webmaster du Vilain Petit Canard, citoyen de nationalité belge, né à Schaerbeek le 16.10.1966. Marié et père de deux enfants. Je vis en Belgique et j’exerce la profession d’Informaticien à Bruxelles. Mes articles

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