Alep, la nouvelle Stalingrad ?

Rue d’Alep, détruite – source : Flickr

Lorsqu’on revient, des années plus tard sur le déroulement des guerres, du point de vue historique, on trouve toujours un événement ou une bataille qui aura eu une influence décisive sur le cours des événements.  La bataille de Stalingrad est à cet égard, emblématique.

Cette bataille historique entre le 17 juillet 1942 et le 2 février 1943 marquera le tournant de la campagne de Russie et le début de la fin du IIIème Reich.  Pourtant, cette ville provinciale n’était qu’un objectif secondaire dans les plans d’Adolf Hitler qui visait les champs pétrolifères du sud du pays.

« Je n’ai pas vu de néo-nazis, je n’ai pas entendu d’antisémites, j’ai entendu au contraire un mouvement incroyablement mûr, incroyablement déterminé et très profondément libéral… »

Et à tout prendre, nous le verrons, cette comparaison me paraît plus pertinente que celle dont s’était fendu l’inénarrable BHL comparant le siège d’Alep au bombardement de Guernica.  Sacré farceur.  Tout ce qu’avait trouvé ce piposophe coiffé comme un dessous de bras pour établir un parallèle entre les Russes et les hordes nazies, alors que ce sont bien les Russes qui ont payé le plus lourd tribut au cours de la seconde guerre mondiale, avec près de 27 millions de morts.  D’ailleurs l’intéressé est notoirement incapable de distinguer un nazi d’un gentil manifestant démocrate comme en atteste le discours qu’il avait prononcé devant les manifestant du Maïdan, le 10 février 2014.

Mais laissons ici ce sinistre va-t-en guerre et ses élucubrations.  Parce qu’après tout, si ce pur produit de la propagande atlantiste s’émeut, soutenu en cela par toute la presse mainstream à l’unisson, c’est tout d’abord parce que les plans ne se déroulent pas exactement comme prévu, et que les marionnettes de l’internationale jihadiste sponsorisée par les Américains et leurs nervis sont sur le point de perdre la guerre.

En quoi la bataille d’Alep est-delle décisive ?

J’imagine que comme moi, vous avez été biberonné depuis presque 5 ans avec des antiennes du style «le régime syrien ne contrôle plus qu’une toute petite partie de son territoire».  Ce qui est factuellement vrai, mais ce qu’on oublie de vous dire, c’est que l’immense majorité du territoire syrien contrôlé par les insurgés est en réalité un désert ayant peu d’intérêt stratégique.

Carte des climats - Syrie. Source : wikipediaEn gros, les régions en rouge et en orange sont des régions désertiques plus ou moins inhospitalières, qui présentent peu d’intérêt et sont fort peu peuplées.  De fait, les régions les plus peuplées (et les plus importantes du point de vue stratégiques et économiques) sont la bande côtière méditerranéenne, la vallée de l’Oronte (Alep, Homs, Hama, Damas) et la vallée de l’Euphrate qui traverse le pays dans l’axe nord sud, et passe notamment par Deir es Zor.

Par sa situation exceptionnelle, Alep est la deuxième ville du pays en nombre d’habitants (2,9 millions, cinq si l’on compte la banlieue). Économiquement, la ville passe même devant Damas.  Il est évident qu’un État syrien amputé de cette ville ne serait pas viable, à terme, et c’est la raison pour laquelle les rebelles (et leurs alliés occidentaux pompeusement appelés «coalition») s’y accrochent désespérément.

La reconquête d’Alep est autrement plus importante que celle de la ville de Raqqa, soi-disant capitale d’un hypothétique État Islamique dont le territoire coïncide presque exactement avec les zones désertiques exposées dans la carte ci-dessus.  Raqqa n’est qu’une petite ville de moindre importance, qui ne compte que 200.000 habitants environ et n’a aucune importance stratégique.

Pourquoi la propagande se fait hystérique

Tout simplement parce que les nouvelles du front ne sont pas bonnes.  Et c’est peu de le dire.

  • Dimanche 2 octobre : les forces loyalistes ont repris la zone industrielle d’Al-Chkeif située au nord-ouest d’Alep.  Ils tiennent à présent 50% du territoire de la ville et contrôlent la principale voie d’approvisionnement par le nord, dite route du Castello.  Les insurgés qui tiennent la partie Est de la ville sont maintenant privés d’approvisionnement en armes et nourriture.
  • Samedi 1er octobre : les Etats du Golfe réclament que l’Onu intervienne à Alep.  Les six Etats membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) a réclamé samedi que les Nations unies interviennent en Syrie pour faire cesser les bombardements sur la ville d’Alep (Source Reuters).
  • Vendredi 30 septembre : lors d’une conversation téléphonique rapportée par la Maison Blanche, Barrack Obama et Angela Merkel sont convenus que Moscou et Damas «portaient une responsabilité particulière pour mettre fin aux combats en Syrie et permettre l’acheminement de l’aide humanitaire de l’ONU aux zones assiégées et difficiles d’accès dans le pays» (Source RTBF).   Dans lequel on comprend que la situation des insurgés est intenable en raison du siège d’Alep.
  • Mardi 27 septembre : l’armée syrienne a pris le contrôle d’un quartier rebelle du centre d’Alep après plusieurs jours d’intenses bombardements aériens ayant fait de nombreux morts et provoqué l’indignation des pays occidentaux.  Des soldats syriens ont pénétré à la mi-journée dans le quartier Farafira, situé en bordure de la vieille ville à proximité de l’imposante citadelle qui domine la deuxième agglomération de Syrie.  Une source militaire à Damas a précisé que l’armée en avait «repris complètement le contrôle» après «avoir neutralisé plusieurs terroristes», le terme utilisé par le régime pour désigner tous ceux qui combattent le régime. (La Libre/AFP).
  • Samedi 24 septembre : les troupes de l’armée syrienne, renforcés par les combattants de Liwa Al-Quds, ont totalement nettoyé le camp de réfugiés palestiniens de Handarat, le premier site au nord-est de la ville d’Alep libéré en deux ans qui était antérieurement contrôlé par des groupes djihadistes (…).  Le camp de Handarat revêt une importance stratégique. Il est situé près de la route dite du Castello, l’ultime voie d’approvisionnement des terroristes retranchés dans la partie est d’Alep (…).  (Source Sputnik).

Et que penser des déclarations du porte-parole du département de la défense américaine, John Kirby, le 28 septembre dernier :

Les conséquences sont que la guerre civile continuera en Syrie, que des extrémistes et des groupes extrémistes continueront à profiter du vide du pouvoir pour étendre leurs opérations qui incluront sans nul doute des attaques contre les intérêts Russes, peut-être même contre des villes Russes et que la Russie continuera à renvoyer des soldats au pays dans des sacs mortuaires, et qu’ils continueront à perdre leur ressources – et même peut-être des avions (…).

À quoi le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov a répondu :

« Nous prenons malheureusement note du caractère non constructif de la rhétorique de Washington ces derniers jours »

« La Russie continuera son opération en soutien à la lutte antiterroriste des forces armées syriennes »

Ceci s’ajoutant aux menaces américaines d’arrêter toute coopération avec les Russes dans le dossier syrien.  Ce qui est en soi assez surréaliste puisque précisément une telle coopération n’existe pas, les Américains ayant toujours refusé de faire le distinguo entre les rebelles «modérés» et les islamistes.

Peu impressionné, le Kremlin, par la voix de son porte parole faisait savoir le 29 septembre que la Russie poursuivra sa campagne de bombardements aériens en soutien aux forces de Bachar Al-Assad en Syrie, après des jours d’appels diplomatiques sans suite des Etats-Unis.

L’Arabie saoudite pourrait fournir des missiles sol-air aux rebelles syriens

Par ailleurs, on apprend que les États du Golfe, avec en tête l’Arabie Saoudite envisagerait de fournir aux rebelles des missiles antiaériens de type Manpad, comme ceux dont les États-Unis avaient équipé les moujahidines afghans qui luttaient contre les Russes, en Afghanistan.  L’idée n’est pas vraiment neuve et avait déjà été évoquée en 2013.

Toutefois, je ne suis pas sûr que les USA ou les Turcs soient particulièrement enthousiastes à l’idée de voir ce genre de gadgets dans les mains des rebelles.  En effet, les turcs qui avaient fourni un certain nombre de ces manpads (IGLA) aux rebelles ont eu la désagréable surprise de les voir utilisés contre leurs propres hélicoptères en mai dernier.

La légalité des opérations remise en question en Belgique

C’est un pavé dans la mare que vient de lancer Catheline Remy, juriste et directrice adjointe du Centre d’études de sécurité et défense de l’Institut royal supérieur de défense.  Dans une note intitulée «Quel cadre légal pour la lutte armée contre l’Etat islamique ?»,  elle remet en question la robustesse de l’argumentation juridique qui avait justifié l’envoi de six chasseurs-bombardiers F16 pour lutter contre l’EI en Irak mais aussi en Syrie.  Selon elle, la mission belge en Syrie frise l’illégalité.

En effet, l’un des principes de base en droit international est celui de la non-intervention : un Etat ne peut pas intervenir dans les affaires intérieures d’un autre Etat. Mais il existe des exceptions. Pour la mission belge en Irak, en gros, pas de souci, écrit la chercheuse. C’est l’Etat irakien lui-même qui a demandé l’assistance des forces étrangères pour combattre Daech sur son territoire. La Belgique y a répondu favorablement.  En revanche, pour la Syrie, la donne est moins claire. La Chambre a tenté de justifier cette intervention via trois leviers légaux; tous trois jugés peu robustes par la juriste de l’IRSD. (source : La Libre).

Une petite note d’optimisme, pour terminer

Quand je vois l’état d’affolement de la diplomatie américaine, qui ne sait plus quoi faire pour venir en aide à ses supplétifs menant cette vilaine guerre par mandataire interposé, je me dis que la situation commence à devenir désespérée pour les rebelles à Alep, et qu’ils seront contraints de cesser les hostilités sous peu, de gré ou de force.

Une fois la ville d’Alep retournée aux mains du gouvernement syrien, celui-ci pourra s’occuper activement du soi-disant État Islamique, basé à Raqqa.

D’autre part, je me réjouis aussi que des voix commencent à se faire entendre pour dénoncer l’illégalité de l’intervention en Syrie, que je dénonçais déjà depuis plusieurs mois.  Et plus important encore, que de telles opinions se trouvent relayées dans la presse.

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Philippe Huysmans

Webmaster du Vilain Petit Canard, citoyen de nationalité belge, né à Schaerbeek le 16.10.1966. Marié et père de deux enfants. Je vis en Belgique et j’exerce la profession d’Informaticien à Bruxelles. Mes articles

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