Columbo à Notre-Dame

Nous avons tous suivi en direct, avec stupéfaction mêlée d’horreur, l’incendie destructeur qui ravagea Notre-Dame de Paris, dans la soirée du 15 avril dernier. La dévastation de ce patrimoine historique et cultuel inestimable fait mal : aux Chrétiens, aux Parisiens, aux Français, et à tous les amoureux des veilles pierres au rang desquels je me compte. Presque immédiatement, un certain nombre de points et de déclarations, parfois contradictoires, m’ont intrigué. J’ai alors pris ma pelle, et j’ai creusé un peu. Et ce que j’ai découvert au fil de mes investigations ne m’a nullement rassuré. Aussi je me propose de mettre le célèbre Lieutenant Columbo sur le coup : qui mieux que lui pourrait démêler cet écheveau, confondre les vilains conspirationnistes ou envoyer le coupable au trou en 50 minutes chrono ?

Après, est-il nécessaire de préciser que ce texte est une fiction ? Comment tout ceci pourrait-il contenir la moindre parcelle de vérité ? Chacun sait bien que Columbo est un personnage imaginaire

CH. 1 : Paris – Bureau d’Édouard Philippe, Rue de Varenne

Tant qu’à avoir des valeurs, autant qu’elles rapportent le tant pour cent, n’est-ce pas ? Et tout le reste n’est que littérature à l’usage des naïfs

La porte s’entrouvrît avec une lenteur désespérante, pour laisser la place à une tête hirsute, laquelle se trouvait surmonter un individu plutôt trapu à l’apparence débraillée qui entra, imperméable sur le bras, avec l’air penaud du cancre qui serait convoqué chez le proviseur, manifestement impressionné par le décor fastueux des ors de la République.

 — Je dérange pas, j’espère ?

 — Euh, bonjour Lieutenant Colombey, entrez, je vous en prie, annonça le ministre d’une voix cordiale que démentait catégoriquement son regard marmoréen : l’homme, grand et élancé faisait immanquablement penser à un héron toisant le restant de l’humanité comme s’il s’agissait d’un poisson crevé sur la berge, se demandant si, par hasard, il ne serait pas encore comestible. Homme pressé s’il en fût jamais : par ses maîtres, par le temps, aussi, mais fort peu par sa conscience, qu’on se rassure. Nul n’arrive à ce genre de charge en ayant des pudeurs de donzelle ou des états d’âme, et il y avait fort longtemps que l’ambition avait écrasé dans son coeur les derniers vestiges d’humanité. Tant qu’à avoir des valeurs, autant qu’elles rapportent le tant pour cent, n’est-ce pas ? Et tout le reste n’est que littérature à l’usage des naïfs.

 — Co-lum-bo, M’sieur, avec « bo » comme dans « bobine ». C’est un nom d’origine italienne, vous savez; je ne suis pas Français. En fait je suis en vacances à Paris, M’sieur, avec Madame Columbo et puis… Lechien, bien sûr. Mais Lechien, il est resté dans l’auto, et à ce sujet, M’sieur, je voulais vous demander…

 — Ah pardon, dit l’échassier en franchissant en trois pas l’imposante distance séparant son bureau de l’endroit où se tenait l’infortuné Columbo qui, devant pareille charge, sembla un instant sur le point de refluer vers la porte pour s’enfuir, avant de se reprendre et d’accepter mollement la poignée de main qu’on lui offrait.

 — Columbo, oui. Suis-je bête, je ne sais pourquoi j’avais « Colombey » en tête. Et inspecteur, dites-vous ? Ah non… Lieutenant, c’est ça ! Tout en continuant de parler, l’interminable ministre continuait d’enserrer la main du policier dans une poigne de fer, histoire de lui faire comprendre d’emblée qui était le maître en ces lieux.

 — Oui M’sieur, c’est ça, lieutenant Columbo, de la Police criminelle, j’ai ma carte, dans mon portefeuille M’sieur, si vous voulez, je peux vous la montrer, mais faudra d’abord me rendre ma main, ajouta-t-il avec un sourire un peu niais.

Surpris, le ministre lâcha prise, tout en continuant à le fixer de son regard de braise noire, cherchant à le jauger.

 — Ben voilà, M’sieur, c’est rapport au capitaine : ce matin, il m’a téléphoné et m’a dit, comme ça « Lieutenant, puisque vous êtes sur place, je voudrais que vous donniez un coup de main à nos amis Français pour résoudre cette affaire ». J’étais pas très, comment dire, enthousiaste, mais vous savez comment ça va, les ordres sont les ordres et puis le capitaine…

 — Venons-en au fait, lieutenant, je suis un homme fort occupé !

 — Oh mais je comprends M’sieur, j’ai seulement quelques petites questions, juste une formalité, ce ne sera pas bien long…

 — Je vous écoute, lieutenant.

 — Eh bien voilà, lorsque l’incendie s’est déclaré, comme tout le monde, j’ai suivi les événements en direct à la télé, et j’ai été, comment dire, un peu surpris !

 — Surpris ?

 — Oui, alors que le bâtiment n’avait même pas fini de brûler, les médias affirmaient déjà que le feu était d’origine accidentelle, et si je ne me trompe pas, vous l’avez également affirmé, ainsi que le Procureur de Paris… Chez nous, quand un incendie détruit un édifice de cette importance, on commence par faire une enquête poussée, en recherchant la présence d’accélérants, de dispositifs de mise à feu, bref, toutes ces choses qu’on pourrait retrouver si l’incendie n’était pas d’origine accidentelle…

 — Mais c’était un accident ! Vous n’allez pas donner quelque crédit que ce soit aux détraqués qui voient des complots partout, quand même ?

 — Oh non, M’sieur, je vous comprends parfaitement, mais c’est juste qu’annoncer le résultat de l’enquête avant qu’elle ait débuté me semble un procédé… cavalier, c’est comme ça qu’on dit, hein ? Comme si l’hypothèse d’une malveillance ou d’un attentat était exclue a priori !

 — C’est clair, pourtant, il y avait une rénovation en cours, les consignes de sécurité n’auront pas été respectées et un ouvrier aura foutu le feu, fin de l’histoire !

 — Foutu le feu en dehors du chantier, M’sieur ?

 — Comment ça en dehors du chantier, c’est bien la charpente de Notre-Dame qui a brûlé, de la nef au transept, pas le Capitole ?

 — C’est bien vrai, M’sieur (rires), mais le départ de feu a été localisé dans une zone où il n’y avait pas de chantier en cours : c’est l’ancien architecte en chef de Notre-Dame, Benjamin Mouton qui l’a révélé, sur LCI. Et il a ajouté que des poutres d’une telle section et âgées de huit cents ans en chêne flotté, ça ne prend pas exactement comme des allumettes, et qu’il avait probablement fallu pas mal de petit bois…. Il n’a pas l’air trop convaincu par la thèse d’un accident, cet homme-là.

 — De toute évidence, il ne devait pas être dans son état normal, ou alors il n’y connaît décidément rien : on a bien vu la toiture brûler comme un vulgaire fagot, pourtant !

 — C’est vrai M’sieur, j’y ai pensé aussi, alors j’ai un peu creusé de ce côté. Bien sûr, je suppose que les enquêteurs de la police scientifique essayeront de reproduire les conditions du départ de feu à l’aide d’une poutre de chêne ancien… En attendant, d’autres se sont livrés à l’expérience, et les résultats semblent corroborer ce que disait l’architecte Mouton : c’est très dur à enflammer, ces trucs-là. Tout a été essayé : étincelle sur de la paille, sur un chiffon imbibé de méthanol, petit bois, et jusqu’à une bouteille complète de gel allume-barbecue répandue sur la poutre… Rien n’y a fait, pourtant il s’agissait d’une poutre de section plus faible de bois nettement plus jeune. Je suis perplexe.

 — C’est tout à votre honneur lieutenant, toutes les hypothèses doivent être examinées et elles le seront, soyez-en sûr : mais attention à ne pas tomber à votre tour dans le piège des spéculations oiseuses : personne n’avait intérêt à la destruction de Notre-Dame !

À ces mots, Columbo sembla se figer, comme perdu dans ses pensées, se grattant le dessus du crâne, puis reprit, presque timidement : 

 — Eh bien puisqu’on parle, M’sieur, Notre-Dame n’est pas qu’un monument historique, c’est avant tout un lieu de culte, dans un pays où l’on compte presque 3 églises profanées chaque jour : après Saint-Sulpice et Saint-Denis voici Notre-Dame, et pour cette dernière, à une date qui n’a rien d’anodin dans le calendrier chrétien. Vous croyez aux coïncidences, Monsieur le ministre ?

 — Vous insinuez que des islamistes auraient pu faire le coup, lieutenant ? Sans l’ombre d’une preuve, sans même un indice ?

 — Oh non, M’sieur, je pensais juste tout haut. Envisager toutes les hypothèses fait partie du métier de policier, c’est une sorte de déformation professionnelle, si vous voulez.

 — Eh bien sachez, Lieutenant, que dans un climat de tension communautaire larvé, le simple fait d’évoquer pareille hypothèse pourrait allumer un autre incendie, bien plus difficile à éteindre encore !

 — Ah, j’y suis, à présent : c’est pour cela que les médias avaient exclu d’évoquer une piste criminelle, n’est-ce pas ?

 — Exactement, lieutenant : mais tous les devoirs d’enquête seront effectués en vue d’identifier les causes du sinistre.

 — Eh bien voilà qui me rassure pleinement M’sieur, répondit Columbo avec un grand sourire. Je ne vais donc pas abuser de votre temps plus longtemps. De plus, j’ai rendez-vous avec l’ingénieur Mouton, à 14h.

Columbo salua son hôte, puis se retourna pour se diriger nonchalamment vers la porte. Après quelque pas, il leva la main au ciel et se retourna : 

 — Oh, j’allais oublier, M’sieur…

 — Quoi encore lieutenant ?

 — Eh bien, lors de l’incendie, je veux dire, la retransmission à la télé : j’ai regardé sur plusieurs chaînes, vous savez, je suis comme ça, moi, je passe de l’une à l’autre, je zappe, d’ailleurs, Madame Columbo n’aime pas beaucoup ça et elle me disait pas plus ta…

 — Au fait, lieutenant, au fait !

 — Eh bien voilà, sur toutes les chaînes, les commentateurs, avec un air grave, évoquaient la possibilité d’une « trêve », et je dois dire que je n’ai pas trop compris sur le moment à quoi ils faisaient référence ?

 — Au mouvement des gilets jaunes, je pense !

 — Oui M’sieur, c’est ce que j’ai cru comprendre aussi, mais sachant qu’il n’y a pas de rapport entre l’incendie de Notre-Dame et les manifestations des gilets jaunes, semaine après semaine, comment se fait-il qu’une telle « trêve » ait été évoquée sur tous les plateaux, presque au même moment ?

 — Eh bien peut-être que les journalistes, à l’instar d’une grande majorité de Français, commencent à en avoir assez des casseurs, des déprédations, et qu’ils craignaient de voir des débordements autour d’un édifice déjà passablement fragilisé !

 — D’ordinaire, les manifestations sont organisées autour de Notre-Dame ?

 — Euh, non : en tout cas pas jusqu’à présent, mais ils auraient pu en profiter !

Columbo hocha lentement la tête, puis regarda fixement le ministre, les yeux perdus dans le vague.

 — Autre chose, lieutenant ?

Brusquement ramené à la réalité, Columbo bredouilla un mot d’excuse, puis se retournant, marcha vers la porte. Cette fois il ne se retourna pas.

La porte se ferma sans un bruit et le bureau retrouva cette ambiance feutrée si particulière qui plaisait tant à son locataire. Pensif, l’échassier continua à fixer la porte pendant de longues minutes avant de reprendre ses activités.

CH. 2 : Le bossu de Notre-Dame

Et comme il est facile récolter le foin lorsqu’il est coupé de ses racines, il est facile d’imposer à une population un gouvernement inique lorsqu’elle est coupée de ses valeurs.

Le premier ministre commençait à s’impatienter : 

 — Dites-donc, Nuñez, vous êtes bien sûr qu’il avait dit huit heures, sur le parvis ? On se les gèle, ici.

L’intéressé sembla encore se racrapoter un peu plus dans son pardessus. Plus habitué au travail de bureaucrate qu’à accompagner le premier ministre en déplacement, il maudissait son patron de l’avoir envoyé à sa place pour répondre aux questions du flic américain, ce lieutenant Columbo. Dur avec ses subalternes et plus onctueux qu’une chantilly avec ses supérieurs, il n’avait rien d’un technicien, et tout du fonctionnaire. Il chercha désespérément aussi loin que son regard myope pouvait porter, sans pouvoir identifier qui que ce soit : le parvis était encore désert à cette heure, à l’exception de quelques riverains pressés, les uns accompagnant leur progéniture à l’école, d’autres promenant le chien, mais rien qui ressemblât à un flic dans un rayon de cent mètres.

 — Ohéééé ! Je suis là. Par ici !

 — Stupéfait, Nuñez leva les yeux pour découvrir un étrange spectacle : une sorte de petit diable vêtu d’un imperméable se promenait de long en large sur la grande galerie de la cathédrale Notre-Dame en faisant de grands signes avec les bras.

 — Monsieur, je pense que j’ai trouvé notre zèbre, il joue les Quasimodo là-haut. Joignant le geste à la parole, il indiquait un point situé plus ou moins à mi-hauteur, surplombant la rose.

 — Je croyais que vous aviez fait interdire l’accès au site, Nuñez ?

 — C’est le cas, Monsieur le Ministre, d’ailleurs la préfecture y maintient une surveillance constante

 — Moi je dirais éthérée, Nuñez. Un peu trop perméable pour mon goût, en fait. Grimpez jusque-là et ramenez-moi ce zigoto, on ne va pas y passer la journée.

 Nuñez partît au petit trot en direction de la cathédrale, et n’en revint qu’après une douzaine de minutes, essoufflé comme veau-marin qui aurait escaladé une banquise trop haute pour lui. Il était suivi à une douzaine de pas par l’ineffable lieutenant Columbo qui lui, était visiblement frais comme un gardon et enjoué comme à son ordinaire.

 — C’est ma faute, M’sieur, j’espère que vous n’en voudrez pas à Pichon… C’est le nom du planton préposé à la surveillance, M’sieur. Je lui avais demandé si par hasard, je ne pourrais pas aller jeter un oeil là-haut, et puis aussi dans la nef, bien sûr. C’est une vraie scène de guerre, là-dedans, sauf votre respect !

Le premier ministre nota mentalement le nom de Pichon, dont il se jura qu’il serait sous peu affecté à la circulation sur une île venteuse, au milieu de nulle part. Il se força ensuite à prendre une attitude cordiale, ou ce qui chez lui y ressemblait le plus, soit un sourire carnassier surmonté par deux billes d’acier poli. Juste poli.

 — Vous avez vu M’sieur ? Les échafaudages… Ils ne sont pas tombés : ça a brûlé durant des heures, une véritable fournaise, et ils sont restés debout. Ils n’ont même pas fondu, M’sieur. Tout est resté exactement en place : pourtant ce ne sont que des structures tubulaires en acier galvanisé de piètre qualité… Quand on voit les dégâts qu’un feu nettement moins développé avait fait aux tours du World Trade Center, on se dit que vous avez eu une sacrée chance, hein ?

 — Si l’on veut, lieutenant. Où en êtes-vous de votre enquête ? Avez-vous pu parler avec l’architecte Mouton ?

 — Si fait, M’sieur. C’est un homme rudement cultivé, ce Benjamin Mouton. Faut l’entendre parler de sa cathédrale ! C’est comme s’il avait perdu sa fille unique dans ce tragique incendie.

 — Nous sommes tous sous le choc, lieutenant : avez-vous appris quelque chose ?

 — Eh bien oui, M’sieur, sur un point qui me taraude depuis le début, la pièce manquante !

 — De quoi parlez-vous lieutenant ?

 — Du mobile, M’sieur. Columbo fixait maintenant ostensiblement le ministre, en penchant légèrement la tête.

 — Encore faudrait-il qu’il soit établi que c’était autre chose qu’un accident, lieutenant !

 — Oui M’sieur, vous avez raison : d’ailleurs, à cet égard, j’ai demandé à ce que les décombres, principalement les restes de charpente calcinés soient dûment répertoriés, étiquettés et stockés dans un entrepôt fermé, à toutes fins utiles : on ne voudrait pas que des preuves disparaissent dans la précipitation… Ça c’est déjà vu, vous savez.

 — C’est tout ?

 — Non M’sieur, j’ai demandé aux services de la préfecture de réquisitionner toutes les images des caméras de surveillance, privées et publiques, autour du site de la cathédrale, y compris les ponts et la station de métro Cité. Si l’incendie a été allumé volontairement, les coupables ne sont pas arrivés ou repartis en hélicoptère.

C’en était trop pour Nuñez, excédé de voir son rôle réduit à celui d’une Esméralda de pacotille quand ce ne serait pas une potiche. C’était bien de ses prérogatives qu’on parlait ? Est-ce que ce flic pouilleux n’était pas en train de lui écraser les arpiots ?

 — Si ce n’est pas trop demander, je pourrais savoir à qui vous vous êtes adressé à la préfecture, lieutenant ?

 — Eh bien en fait, M’sieur, ça ne s’est pas passé exactement comme ça. Disons que j’ai eu un coup de fil, hier soir, de notre Ambassadrice, Madame McCourt… Une personne charmante ! Elle voulait savoir si tout allait bien et si elle pouvait faire quelque chose pour moi. J’ai alors fait un certain nombre de suggestions et elle m’a assuré qu’elle ferait en sorte de les transmettre., heu, de les transmettre à qui-de-droit, voilà.

 — Vous avez bon espoir, lieutenant ? Il commençait déjà à faire sombre lorsque l’incendie s’est déclaré, Je crains qu’on ne voie pas grand-chose sur les images des caméras de vidéosurveillance !

 — Sans doute, M’sieur, mais il n’y a pas que ce qu’on voit : ainsi, ce serait bien de réquisitionner également les données de connexion de tous les téléphones cellulaires ayant « borné » sur l’Île de la Cité, cet après-midi-là.

 — Mais ça représente des centaines de milliers de téléphones, lieutenant, vous êtes spécialiste des épingles dans les meules de foin ?

 — Ce ne sont pas tant les données brutes qui sont importantes, M’sieur, mais la façon dont elles pourraient être corrélées à d’autres données brutes. Parce que si je ne me trompe pas, nous avons dans cet intervalle l’identifiant du téléphone de l’incendiaire, qui avant, ou après, aura borné au même moment, au même endroit que celui de son commanditaire, non ?

 — C’est de la science-fiction, lieutenant…

 — En êtes-vous bien sûr, Monsieur Nuñez ? C’est pourtant comme ça que les enquêteurs avaient pu établir que l’ancien président, Nicolas Sarkozy, se sachant sur écoute, avait fait acheter, par les soins de son avocat, un téléphone au nom de Paul Bismuth…

Edouard Philippe commençait doucement à s’impatienter, mais ne pût réprimer la question qui lui brûlait les lèvres : 

 — Vous parliez du mobile, lieutenant ? Qu’est-ce qui pourrait pousser quelqu’un à incendier cette pièce maîtresse de notre patrimoine commun ?

 — Eh bien je crois, M’sieur, que Notre-Dame n’est qu’un trompe-l’oeil qu’on agite devant nos yeux pour que nous ne puissions voir le tableau dans son ensemble. Est-il exact qu’un projet de loi dite de reconstruction, prévoit que pour respecter le timing voulu par le président Macron, le chantier pourrait bénéficier de dérogations en termes d’urbanisme, du monopole des architectes en chef des Monuments Historiques, et plus important, de la loi régissant les marchés publics ?

 — Comme vous l’avez noté vous-même, lieutenant, il s’agit tout d’abord de respecter le timing voulu par le président…

 — Je vous suis, M’sieur, mais est-ce le timing qui justifie les dérogations, ou au contraire, les dérogations qui seraient la conséquence d’un planning délibérément étriqué ? Et ceci amène une autre question, M’sieur : est-ce que ces dérogations ne concerneront que la réfection de la toiture ou engloberaient-elles des développements à d’autres lieux et monuments situés sur l’Île de la Cité ?

 — Eh bien, je n’en sais trop rien, lieutenant ! Il y a bien eu des projets de rénovation de l’ensemble qui avaient été déposés, voici quelques années, et qui concernaient plusieurs monuments historiques, dont le parvis, mais pour cela, voyez avec le ministre de la culture, plus au fait du dossier que moi. Et puis, lieutenant, où cela nous mène-t-il ? N’évoquiez-vous pas la possibilité que ce soient des islamistes qui auraient fait le coup ?

L’air badin qu’aimait à afficher Columbo fît bientôt place à un regard dur, que son interlocuteur ne lui connaissait pas.

 — Oh non, M’sieur, j’évoquais juste le contexte : quand on y songe, il est bien pratique, n’est-ce pas ? Et si l’on devait retrouver le lampiste qui a fait ça, quelles sont les chances qu’il soit basané et qu’il porte un nom à consonnance arabe ? Et puis on dira qu’il était islamiste, M’sieur, on dira même peut-être qu’il s’était auto-radicalisé à grande vitesse étant donné des antécédents bien peu compatibles avec la vie d’un musulman pratiquant. Elle est bien commode, M’sieur, la théorie du complot, n’est-ce pas ? On écarte ostensiblement — et apparemment en dépit du bon sens — la thèse d’un attentat pour sous-entendre que, forcément, si cela devait tout de même être un attentat, ce serait le fait des islamistes. Forcément, M’sieur… Je n’aime pas beaucoup ce mot parce que je n’aime pas qu’on me force à croire quoi que ce soit.

 — Pour vous, ce ne serait donc pas un attentat à caractère religieux ?

 — Non, M’sieur, pas au sens où vous l’entendez, du moins. Le mobile qui saute aux yeux est l’appât du gain, l’argent de la corruption, la privatisation des biens publics au seul profit d’une petite clique qui saura ristourner à ses bienfaiteurs une partie des bénéfices… À moins, bien sûr, qu’ils n’aient été payés d’avance, si vous voyez ce que je veux dire ? Ensuite, M’sieur, ce n’est pas tant une attaque contre une religion, mais contre tous les systèmes de croyance qui défendent des principes moraux, tels l’honnêteté ou la solidarité, face à un capitalisme prédateur en bout de course qui ne peut plus s’accomoder de la moindre opposition. Et comme il est facile récolter le foin lorsqu’il est coupé de ses racines, il est facile d’imposer à une population un gouvernement inique lorsqu’elle est coupée de ses valeurs.

CH. 3 : Columbo, au rapport !

Dès lors que le pouvoir choisit de s’affranchir des lois qui l’empêchent de tomber sous le règne de la corruption, il ne peut être que complice.

Jamie McCourt n’avait rien d’une mondaine. Femme de tête et femme d’affaires avant d’être politique, elle privilégiait l’approche directe aux ronds-de-jambe du politiquement correct. Ce dossier, elle le sentait confusément, était bien plus qu’un fait-divers. Était-ce que les autorités et les médias avaient décidément montré un peu trop de hâte à conclure à la cause accidentelle ? En tout cas, c’était à sa demande que le lieutenant Columbo avait accepté de mener sa petite enquête…

 — Une simple affaire de corruption, dites-vous ?

 — Oui, Madame, c’est du moins ce que je crois. Le motif religieux ne me semble être posé là opportunément que pour imputer la responsabilité à des lampistes, si la thèse de l’accident devait faire long feu. Des lampistes morts, de préférence, ils sont bien moins bavards.

 — Quelles sont les raisons qui vous font penser à une opération de corruption ?

 — Eh bien c’est simple : si vous faites abstraction de l’incendie proprement dit, que reste-t-il ? Une Île de la Cité qui est à 90% propriété de l’État ou de la Ville de Paris. Des monuments comme l’hôtel-Dieu, la Conciergerie, le Marché aux oiseaux, le Parvis, le Tribunal de Commerce, etc. Cela représente une montagne d’or pour les promoteurs à l’approche des Jeux Olympiques de 2024, à condition de pouvoir contourner la loi sur l’attribution des marchés publics et le monopole des architectes en chef des Monuments Historiques. Or que voit-on ? Une telle loi est en préparation et sera probablement soumise prochainement au parlement.

 — Vous semblez catégorique, lieutenant…

 — Eh bien l’avenir nous dira qui avait raison, Madame, parce que si, dans les faits, cette loi est utilisée pour permettre des projets immobiliers sur d’autres sites historiques que la Cathédrale, au seul profit de quelques entrepreneurs qui se trouvent être des amis de l’actuel président, nous aurons à la fois le nom du commanditaire et la preuve. Dès lors que le pouvoir choisit de s’affranchir des lois qui l’empêchent de tomber sous le règne de la corruption, il ne peut être que complice.

 — Nous attendrons donc de voir la suite avant de tirer les conclusions qui s’imposent, même si je ne me fais guère d’illusions : ce pays dévale la pente qui mène de la civilisation au chaos à une vitesse proprement sidérante ! Vous resterez bien pour manger un morceau, lieutenant, je vous ferai la cuisine…

 — Ce serait avec grand plaisir, M’dame, mais Madame Columbo m’attend à l’hôtel, et j’avais promis de l’emmener manger à Montmartre, en amoureux.

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Philippe Huysmans

Webmaster du Vilain Petit Canard, citoyen de nationalité belge, né à Schaerbeek le 16.10.1966. Marié et père de deux enfants. Je vis en Belgique et j’exerce la profession d’Informaticien à Bruxelles. Mes articles

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