« Halimi-Rimbert : les Marx-Engels du XXIe siècle ? »

Ce n’est pas la première fois que des héritiers présomptifs autoproclamés et surtout présomptueux de Marx se réclament de lui pour avancer leurs propres thèses et interprétations pseudo-révolutionnaires. Mais jusqu’à récemment cette usurpation était le fait, d’un côté, de leaders et théoriciens de groupuscules d’extrême-gauche, et, de l’autre, d’universitaires adeptes du marxisme-lénifiant La nouveauté, avec le tandem Halimi-Rimbert, est que l’on a affaire à des journalistes, citoyennistes bon teint en plus, considérant que le vote aux élections programmées par les gouvernants reste l’arme fatale contre le néo-libéralisme, et pour qui, si révolution il y a, elle ne saurait donc être que «citoyenne». C’est-à-dire légale, réformiste et pacifique, sans autre horizon qu’un capitalisme amendé et civilisé, «apprivoisé», pour reprendre le souhait formulé par l’anthropologue de «centre gauche» Emmanuel Todd.

Or voilà que le directeur du Diplo et son adjoint se mettent à parler à leur tour d’«insurrection», de «révolte», de «destitution». Il ne manque plus que le «soulèvement», mais il semble qu’ils aient été dissuadés d’aller trop loin en reprenant ce vocable par la menace de poursuite judiciaire de la part du Ministre de l’Intérieur Castaner contre l’une des figures des Gilets jaunes, Éric Drouet, qui avait appelé à «un soulèvement sans précédent par tous les moyens nécessaires» pour riposter à l’énucléation commise par la flicaille contre une autre figure du mouvement, Jérôme Rodriguez. Il est vrai que l’on voit mal notre duo diplomatique inciter sa chalandise néo-petite bourgeoise à l’émeute et encore moins à la guerre civile contre le gouvernement.

Comment pourrait-il le faire, en effet, alors que cette «classe moyenne éduquée» est totalement déconnectée des classes populaires — si l’on excepte les enseignants du primaire et du secondaire, et les travailleurs sociaux, minoritaires dans le lectorat du Diplo. D’où sa surprise voire sa sidération lorsqu’une partie d’entre elles ont enfilé un gilet jaune pour occuper ronds points et péages voire faire quelques incursions dans les «beaux quartiers», afin d’exprimer leur colère et faire valoir leurs revendications. Comme l’avait noté Halimi lui-même, qui semblait découvrir la lune, dans un article paru le mois précédent, ce mouvement social imprévu, y compris par les sociologues et politologues dont il aime à s’entourer, est «culturellement étranger à la plupart de ceux qui font le journal et de ceux qui le lisent 1». Sans remettre en cause, comme il se doit, la division capitaliste du travail à l’origine de ce clivage, remise en cause qui relève pour lui comme pour ses semblables de l’impensable. Un peu plus de «justice sociale», un peu moins d’inégalités : c’est ce à quoi se résume, en effet, le progressisme des «amis du Monde diplomatique». Mais alors comment interpréter l’irruption soudaine en une du journal de ce copier-coller du titre de l’un des livres de Marx, avec un article au pluriel en moins, publié après sa mort avec une préface de Engels: Les luttes de classe en France?2

Mon hypothèse est que le duo Halimi-Rimbert a simplement voulu se mettre au diapason d’un mouvement social qu’eux et leurs amis n’avaient, à la différence des précédents, ni prévu ni voulu, et qui les a, passez-moi l’expression, laissés sur le cul. En empruntant à Marx le titre martial de l’un de ses écrits, ils ont simplement voulu faire courir de délicieux frissons insurrectionnels dans l’échine toujours courbée de leur lectorat de néo-petits bourgeois, ces «agents dominés de la domination», comme les définissait bien l’un de leur maître à penser, le sociologue Pierre Bourdieu, sans en tirer, toutefois, les enseignements politiques qui s’imposaient.

Comme il fallait s’y attendre, la conception de la lutte des classe du tandem Halimi-Rimbert diffère quelque peu de celle de Marx, foncièrement anticapitaliste comme chacun sait, dont ils n’ont jamais vraiment assimilé la pensée tant elle va à l’encontre de la ligne idéologique du mensuel, l’altercapitalisme, dont l’un et l’autre n’ont pas dévié d’un pouce depuis qu’ils en ont pris la tête. Ils ne sont donc pas près de ni prêts à combler «le gouffre croissant» relevé avec une lucidité malheureusement sans suites par Halimi dans l’article de janvier mentionné, «entre un univers populaire qui subit les coups, essaie de les rendre, et un monde de la contestation (trop ?) souvent inspiré par des intellectuels dont la radicalité de papier ne présente aucun danger pour l’ordre social».

On peut dès lors se demander pourquoi les deux figures de proue du Diplo ont jugé bon de rejoindre les rangs de ces derniers dans le numéro du mois suivant. Ce qui renvoie à l’hypothèse évoquée plus haut : comme toutes les gloses explicatives de lettrés plus ou moins savants qui se sont abattus depuis des semaines sur les basses classes en révolte comme la vérole sur le bas-clergé, l’interprétation de leur mouvement proposée par Halimi et Rimbert, non pas à la lumière du marxisme mais sous le patronage post-mortem de Marx, ne s’adresse pas à celles-ci, qui n’en auraient de toute façon que faire, mais à une faune diplômée à qui l’on peut raconter à peu près n’importe quoi pour peu qu’elle puisse y trouver son compte symbolique. Certes, l’insurrection pronostiquée par certains il y a quelque temps déjà est bien venue, mais elle ne correspond pas à ses vœux tant dans sa forme que sur le fond. Mais, qu’à cela ne tienne ! Fort de leur savoir acquis dans les enceintes universitaires ou autres temples de la connaissance, une cohorte d’observateurs professionnels du monde social vont se succéder devant les micros et les caméras ou dans les colonnes des médias dominants, qu’ils aiment à vilipender par ailleurs, pour dévoiler aux spectateurs, auditeurs ou téléspectateurs qui croient aux dons de divination de ces pythies des temps post-modernes, les tenants supposés et aboutissants probables d’un mouvement qui s’est développé sans leur aide ni même leur présence. Qu’on se le dise, malgré tout : mieux que n’importe quel acteur anonyme du mouvement des Gilets jaunes, ils sont en mesure dire de quoi celui-ci est le nom.

C’est ainsi qu’une fois de plus, car il est coutumier du fait, le Diplo présente comme le commencement de la fin pour la classe possédante, l’essor d’une opposition massive au pouvoir politique en place où l’on chercherait pourtant en vain trace des courants socialistes, communistes ou anarchistes qui irriguaient feu le mouvement ouvrier. Halimi et Rimbert pointent d’ailleurs l’absence dans les revendications des Gilets jaunes de la «lutte contre l’exploitation salariale» et de «la mise en accusation de la propriété des moyens de production». Mais diable quand a t-on lu dans ce journal de telles orientations alors qu’il ouvre ses colonnes à un économiste tel que Bernard Friot qui n’a rien d’autre à proposer qu’un «salariat basé sur la qualification individuelle», tournant le dos à Marx qui avait opté pour l’abolition pure et simple du salariat, quelle qu’en soit la forme, comme condition de l’avènement du communisme ? Quand à la nécessité d’«exproprier les expropriateurs» capitalistes, très partagée parmi le prolétariat du XIXe siècle, cette éventualité paraît n’avoir jamais effleuré l’esprit des collaborateurs, réguliers ou occasionnels, du mensuel. Et que dire d’autres failles reprochés par nos deux néo-marxistes mondains à des revendications qui «ne remettent en cause» ni la «subordination des salariés dans l’entreprise», ni «la répartition fondamentale des revenus» ou le «caractère factice de la souveraineté populaire au sein de l’union européenne et dans la mondialisation» ? Ces reproches valent en premier lieu pour ceux qui les adressent, en particulier sur le dernier point. Car la sortie simultanée de l’euro, de la Communauté européenne et de l’Otan n’a jamais fait partie des perspectives politiques tracées dans le Diplo qui a préféré traiter en pestiféré, c’est-à-dire par un silence absolu, celui qui les a toujours fait siennes, le leader de l’UPR, François Asselineau. Aussi peut-on considérer comme de pures «paroles verbales», comme on dit au Canard enchaîné, la recommandation faite à leurs ouailles par nos deux nouveaux venus dans le marxisme de la chaire de «marquer leur solidarité avec l’action des gilets jaunes» en agissant «dans le sens de la justice et de l’émancipation». On croirait lire la conclusion d’une dissertation d’un élève de première année à l’école des larves de Sciences Po.

Souvenons-nous de Syriza en Grèce puis Podemos en Espagne érigés par le Diplo en fers de lance de la lutte contre les puissants de ces deux pays, avec les résultats pour le moins médiocres voire désastreux en Grèce que l’on sait. Mais avec les Gilets jaunes on a affaire à un mouvement réellement populaire où la caste universitaire, hégémonique dans les organisations précitées, brille par son absence. Peu importe, cependant. Il s’agit là encore, pour les activistes, «de papier» eux aussi, du Diplo de remonter le moral des troupes en leur faisant croire que la bourgeoisie française ou plutôt «l’oligarchie» — je reviendrai sur ce distinguo — serait aujourd’hui aux abois. D’où la référence à des «précédents» historiques, tel le soulèvement armé prolétarien de Juin 1848, de «lutte des classes sans fard»«chacun doit choisir son camp», au point où les possédants «saisis d’effroi», «perdent leur sang froid». À l’appui de ce parallèle sans rapport aucun avec la situation actuelle où le règne des capitalistes en France, nationaux ou étrangers, ne court aucun péril, sont cités les propos alarmistes d’éditorialistes «proches du patronat» attestant la panique qui se serait emparée de ce dernier.

Dommage que Halimi et Rimbert n’aient pas pu prendre connaissance au moment où ils rédigeaient leur brûlot ou ce qu’ils croyaient tel, d’un article de L‘ImMonde d’où il ressortait, comme le titre l’annonçait en grosses lettres pour soulager ses lecteurs, que «les entreprises» étaient «peu ciblées par les “gilets jaunes”»3. «Un ministre de premier plan», apprenait-on, aurait même déclaré que l’«on n’est pas dans un schéma classique de lutte de classes», car «la fracture se fait entre ceux qui ont de l’espoir et ceux qui n’en ont pas». Entre «ceux qui réussissent» et «ceux qui ne sont rien», aurait précisé Macron. En tout cas, les exploiteurs sortent jusqu’ici indemnes de la tourmente, et, comme le concluent les auteures de l’article, «c’est désormais l’État et son premier représentant Emmanuel Macron, accusé d’être le “président des riches”, qui sont visés par la colère populaire». Or, c’est bien là où le bât blesse dans la prétention de Halimi-Rimbert à suivre les pas de Marx dans leur examen de la «recomposition politique et sociale» en cours dans l’hexagone.

«Le président des riches» est le titre d’un essai à succès publié en 2010 de deux sociologues bien en cour au Diplo — ils ont repris du service dans le numéro de février — qui s’étaient échinés à mettre à profit leur popularité médiatique pour inciter tous ceux que leur livre avait enthousiasmés à voter et faire voter Hollande à la présidentielle de 2012 pour «battre Sarkozy» auxquels ils avaient accolé cette appellation. Un Hollande qui, une fois élu président, servira «les riches» avec autant d’ardeur sinon plus que son prédécesseur en casant Macron à l’Élysée comme secrétaire général adjoint de son cabinet, puis à Bercy comme ministre de l’économie. Mais on ne peut pas exiger de chercheurs en sciences sociales de chercher autre chose que ce que leur appartenance de classe les conduit à trouver, en laissant le reste de côté.

À cet égard, l’intitulé de l’article de Halimi dans le Diplo de janvier est involontairement révélateur. «Tout ce qui remonte à la surface» avec le mouvement des Gilets jaunes, c’est précisément ce que le discours autorisé sur le monde social, auquel le Diplo fait écho avec la dissonance sur laquelle repose son image de marque, a laissé enfoui. Ainsi en va t-il de la bourgeoisie que le couple Pinçon-Charlot s’entête à ne plus appeler par son nom pour lui en substituer un autre, «l’oligarchie», moins marqué du sceau d’infamie marxienne. Concept transhistorique qui date de l’antiquité grecque, il fait oublier le caractère de classe exploiteuse d’où la bourgeoisie tire sa spécificité, en plus de ses revenus, et, par delà, le caractère capitaliste de la société, pour ne cibler que «les riches» et même les «très riches» voire, comme se plaisant à le souligner nos deux sociologues, les «ultra-riches», en faisant l’impasse sur le fondement social de cette richesse. Pas étonnant, dès lors, que le mouvement des Gilets jaunes ne soit perçu que comme celui de gens demandant au gouvernement de rendre les uns un peu moins riches pour que les autres soient un peu moins pauvres.

Certes, Halimi et Rimbert, usent — avec parcimonie — du terme «bourgeoisie», mais c’est, malgré leur volonté de «clarification idéologique», sur la base d’une confusion entre classe possédante et classe dirigeante. La première est, rappelons-le quand même, constituée par les capitalistes tandis que la seconde, les «fondés de pouvoir du capital» comme Marx appelait les gouvernants de la démocratie représentative, comprend aussi bien des bourgeois que des petits bourgeois. Or, mêlant indistinctement «hauts fonctionnaires français ou européens, intellectuels, patrons, journalistes, droite conservatrice, gauche modérée», Halimi et Rimbert en viennent à englober le tout sous la notion pour le moins floue de «bourgeoisie cultivée». Une manière de noyer le poisson néo-petit bourgeois, c’est-à-dire les politiciens «de gauche» pour qui tous les deux comme la plupart de leurs lecteurs ont voté sans désemparer pendant des années, dans un salmigondis interclassiste où Marx ne reconnaîtrait pas les composantes de la classe dirigeante. Car dans ce «bloc bourgeois» que nos deux marxistes en herbe accusent d’avoir monopolisé le pouvoir d’État et dont la stratégie aurait fait que «les classes populaires se trouvent exclues de la représentation politique», figurent bon nombre de dirigeants de ce que l’on a appelé la «gauche plurielle» issus de la petite bourgeoisie intellectuelle.

Des plus hauts postes de la pyramide étatique jusqu’aux collectivités locales ainsi qu’à la tête d’associations importantes, ses représentants secondent la bourgeoisie dans le maintien de sa domination, dans la cadre soi-disant démocratique d’«alternances politiciennes» sans alternative politique. Le dessus du panier de cette classe médiane et médiatrice vit comme la «grande bourgeoisie» dans l’entre soi, pointe du doigt les «ultra-riches» mais oublie les quartiers populaires et méprise les gens qui y résident, écologiquement incorrects parce qu’ils roulent au diesel et fument trop, font leurs courses dans des hypermarchés, regardent à la télévision les émissions de divertissement et, pour couronner tout, sont suspectés d’inclinations homophobes, racistes voire d’extrême-droite. D’où le peu d’appétence pour les «gilets jaunes» de l’intelligentsia progressiste qui sert de guide idéologique à cette classe. Ce qui ne l’a pas empêchée d’essayer de prendre le train en marche en apportant son soutien à leur mouvement, non sans quelques hésitations au départ, mais comme la corde soutient le pendu. Ainsi a t-on vu fleurir dans le journal libéral-libertaire du milliardaire sioniste Patrick Drahi ou sur le site du patron moustachu de Médiapart qui avait voté Macron au deuxième tour de la présidentielle, les appels de quelques pointures en vue du gratin académique à se solidariser avec les Gilets jaunes en se joignant à eux dans la rue ou au moins sous forme de manifestations parallèles et séparées, féministes et LGBTQ, par exemple, pour «selzéceu» qui redoutaient le mélange du bon grain «bobo» avec l’ivraie populo.

En matière de récupération, le cas de François Ruffin est à cet égard emblématique. Après avoir tenté en vain de taper l’incruste chez les Gilets jaunes de son fief picard de Flixecourt pour élargir sa base électorale, on a vu le clown de la France insoumise défiler le samedi 24 novembre sur les Champs Élysées au milieu de «la France invisible» revêtue de jaune qui, selon lui, avait décidé de «passer de la résignation à l’action» pour «se rendre visible». Sans aller cependant jusqu’à l’accompagner jusqu’à l’Arc de Triomphe pour lui donner un coup de main dans son affrontement avec les forces répressives. Il faut dire qu’il avait bien précisé lors d’une autre prestation filmée aux Champs Élysées, flanqué de trois Gilets jaunes, que s’il accédait au sommet du pouvoir à l’issue d’une prochaine consultation électorale de ce serait pour «ramener la concorde nationale» dans le pays. Lors d’un entretien avec le médiacrate Nicolas Demorand sur France Inter quelques mois auparavant, il avait même affirmé sa foi en la non-violence pour dissiper les craintes de désordres que pouvait susciter la «manifestation pot-au-feu» dont il était l’initiateur, qu’il souhaitait «festive et joyeuse» pour «faire la fête à Macron» — pour qui il avait voté lui aussi. S’il voulait «rallumer le feu», c’était celui «de l’espoir dans le cœur des gens» et non pour jouer les incendiaires. Or, pas plus que les Nuits à dormir debout dont il fut aussi le promoteur au printemps 2016 où accoururent de jeunes petits bourgeois précarisés ou en voie de l’être, cette bouffonnerie carnavalesque ne changea quoi que soit dans le rapport de forces avec «l’oligarchie». Et la tentative de Ruffin de «servir de passerelle» entre la «France périphérique» et la «classe éduquée» parisienne, lancée place de la République devant ses fans le 29 novembre 2018 alors que le mouvement des Gilets jaunes battait son plein, se solda également par un fiasco. Aux dernières nouvelles, notre Tintin picard se prépare à rééditer l’opération «Merci patron !». Faute de pouvoir s’intégrer au mouvement des Gilets jaunes ou de l’intégrer à la gauche plan-plan au plus fort de sa vitalité, il a décidé de le filmer «pour qu’il laisse une trace». Une manière de l’enterrer avant même qu’il prenne fin ! À l’écouter, pourtant, «quand un mouvement tient entre Noël et le jour de l’An, qu’il tient en janvier, c’est qu’il y a des chances pour qu’au printemps il se passe des choses dans ce pays». On peut se demander néanmoins si le titre qu’il a choisi ne révélerait pas plutôt un désir de faire oublier au plus vite un hiver peu favorable à ses tentatives de récupération : «J’veux le soleil !» À moins qu’inspiré par les réminiscences historiques dont Halimi et Rimbert ont truffé leur «papier», il se voie déjà comme l’annonceur et le leader d’un nouveau Printemps des peuples !

 «Le Paris de 2019 ressemble au Versailles de 1789», si l’on en croit le duo Halimi-Rimbert, jamais à court de références révolutionnaires, qui convoquent également d’autres événements majeurs où le pouvoir des nantis fut assez rudement menacé (la Commune de Paris, juin 36, mai 68). Pourtant, il est douteux que la capitale soit appelée à être à nouveau le foyer ou la cible d’une intensification de la lutte des classes. Et l’on voit mal en quoi la carte des «lieux de pouvoir à Paris», publiée sur deux pages en tiré à part par le Diplo, peut «déranger» ceux qui les occupent, contrairement à ce qu’imaginent ceux qui l’ont fait dresser. Certes, Ruffin, lors de la soirée de novembre où il pensait convaincre son auditoire de «converger» avec les Gilets jaunes lui avait bien suggéré d’organiser une série d’«apéros facebook au vin chaud devant les lieux de pouvoir». Mais, pas plus qu’«un dîner de gala», comme l’avait rappelé Mao, la révolution, même limitée à une version citoyenno-écologique, ne saurait se limiter à boire joyeusement un coup en bandes devant les entrées des ministères ou des siège sociaux. La destruction par des manifestants, le 5 janvier 2019, lors de l’« acte VIII » du mouvement des Gilets jaunes, du portail de l’hôtel de Rothelin-Charolais, siège du porte-parole du Gouvernement, à l’aide d’un chariot-élévateur, obligeant Benjamen Griveaux à s’enfuir de son bureau en courant, n’a rien à voir avec des pantalonnades collectives pseudo-subversives dont Ruffin s’est fait le chantre. Elle donna un petit aperçu de ce que serait l’investissement de la capitale par la foule de ceux qui en on été chassés ou n’y ont jamais eu droit de cité. Si les «gilets jaunes» ayant enfin fait la jonction avec les «racailleux de banlieues» sur des bases politiques révolutionnaires s’avisaient de vouloir mettre à sac quelques hauts lieux du pouvoir économique, politique et intellectuel, nul doute que l’on verrait ressurgir la «grande peur des bien-pensants», penseurs de gauche mondains compris, et tout ce qui s’ensuit : la fin des festivités populaires dans un bain de sang.

>> Article original sur la Librairie Tropiques

  1. Serge Halimi, «Quand tout remonte à la surface», Le Monde diplomatique, janvier 2019
  2. Serge Halimi et Pierre Rimbert, «Lutte de classes en France», Le Monde diplomatique, février 2019.
  3. Le Monde, 7 février 2019.
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Jean-Pierre Garnier

Diplômé en 1963 de l’Institut d'études politiques de Paris, Jean-Pierre Garnier soutient une thèse de doctorat en sociologie urbaine à l'université de Toulouse-Le Mirail et une thèse de doctorat en urbanisme et aménagement du territoire à l'université Paris-Est Créteil Val-de-Marne. Jean-Pierre Garnier est membre des comités de rédaction des revues Espaces et Sociétés, Réfractions et contribue régulièrement au Monde libertaire et à la revue libertaire internationale en ligne Divergences. Il tient une chronique « Le capital dans tous ses espaces » dans le journal mensuel Article 11.

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