Le Monde d’hier

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Si je cherche une formule commode qui résume l’époque antérieure à la Première Guerre mondiale, j’espère avoir trouvé la plus expressive en disant : « C’était l’âge d’or de la sécurité. » C’est par cette phrase à la fois toute simple et lumineuse que commence le livre de Stefan Zweig Le Monde d’hier, Souvenirs d’un Européen, paru à titre posthume en 1943, l’écrivain et sa femme s’étant donné la mort un an auparavant. Pour qui lira ou relira ce livre en 2021, il ne laisse guère de doute qu’il ou elle y trouvera comme un parfum de déjà-vu, tant l’Histoire – la petite et la grande – que Zweig nous donne à redécouvrir avec une acuité et une sincérité de chaque page offre de motifs de comparaison avec la sidérante absurdité de nos temps prétendument modernes, et résolument sinistres.

Le monde de la sécurité

Le Monde d’hier, c’est bien sûr celui de l’Europe rayonnante du début du 20ème siècle et de Vienne en particulier, capitale de l’empire des Habsbourg et phare de la Belle Epoque, dont on se doute bien qu’elle n’était pas également belle pour tout le monde mais qui, au sortir de l’ignoble et inutile carnage de 1914-18, était devenue pour le coup universellement moche. De cette Vienne d’avant-guerre à la fois prospère et pépère, ouverte et conservatrice, voilà ce que l’auteur nous dit :

Tout, dans notre monarchie autrichienne, semblait fondé sur la durée, et l’Etat lui-même paraissait le suprême garant de cette pérennité. Les droits qu’il octroyait à ses citoyens étaient scellés par actes du Parlement, cette représentation librement élue du peuple, et chaque devoir déterminé avec précision. Notre monnaie, la couronne autrichienne, circulait en brillantes pièces d’or et nous assurait ainsi de son immutabilité. Qui possédait une maison la considérait comme le foyer assuré de ses enfants et petits-enfants ; une ferme ou un commerce se transmettaient de génération en génération ; alors que le nourrisson était encore au berceau, on déposait déjà dans la tirelire ou à la caisse d’épargne une première obole en vue de son voyage à travers l’existence. Tout, dans ce vaste empire, demeurait stable et inébranlable. Tout évènement extrême, toute violence paraissaient presque impossible dans une ère de raison.

Ciment de cette sécurité, garante de cette sérénité, la raison, justement, et son valet de cœur – le progrès :

Cette foi en un Progrès ininterrompu et irrésistible avait véritablement, en ce temps-là, toute la force d’une religion. On croyait déjà plus en ce Progrès qu’en la Bible, et cet évangile semblait irréfutablement démontré chaque jour par les nouveaux miracles de la science et de la technique. Déjà, grâce au téléphone, les hommes pouvaient converser à distance, déjà ils volaient avec une vélocité nouvelle dans des voitures sans chevaux, déjà ils s’élançaient dans les airs, accomplissant le rêve d’Icare.

Mais le recul aidant, Zweig pressent toute l’arrogance et surtout l’aveuglement que l’époque portait en elle. Croire que les guerres, les famines, les crises, l’irrationnel et la barbarie ont plié définitivement bagage devant la force tranquille du progrès et de la raison, c’est déjà leur offrir une fenêtre de retour qui ne demande qu’à s’ouvrir en grand au premier coup de vent :

Dans cette touchante confiance où l’on était sûr de pouvoir entourer sa vie de palissades sans la moindre brèche, il y avait une grande et dangereuse présomption. Le 19ème siècle, dans son idéalisme libéral, était sincèrement convaincu qu’il se trouvait sur la route rectiligne et infaillible du « meilleur des mondes possibles. » On considérait avec dédain les époques révolues, avec leurs guerres, leurs famines et leurs révoltes, comme une ère où l’humanité était encore mineure et insuffisamment éclairée. (…) Nous avons dû donner raison à Freud quand il ne voyait dans notre culture qu’une mince couche que peuvent crever à chaque instant les forces destructrices du monde souterrain.

Et ce « monde de la sécurité », en effet, allait en quelques années s’écrouler comme une construction Lego, piétinée par une horde d’enfants gâtés devenus fous à lier jusqu’à détruire leur terrain de jeu commun qui méritait sans doute une autre fin que celle-là : l’Europe de Proust, Debussy, Walther Flemming et Wouters – qu’ils avaient mis tant de temps et d’application à bâtir. Comme le raconte Zweig en exil avec lucidité et amertume :

Maintenant que le grand orage l’a depuis longtemps fracassé, nous savons de science certaine que ce monde de la sécurité n’était qu’un château de nuées. Pourtant, mes parents l’ont habité comme une maison de pierre.

En route vers le suicide

Le vieux continent d’avant le grand massacre – considéré, c’est important, à travers le prisme de l’empire dynastique austro-hongrois aux allures d’Union européenne avant l’heure – offre à l’auteur l’occasion d’écrire un véritable carnet de voyage, sans passeport ni visa, dans lequel Vienne, Berlin, Bruxelles, Paris et Londres excitent à tour de rôle son sens de l’émerveillement. La capitale autrichienne, sa ville de cœur et d’adoption, y est décrite comme « une ville hospitalière, qui accueillait tout ce qui venait de l’étranger et se donnait généreusement », où les arts – la musique et le théâtre en particulier – dominaient les loisirs et les conversations et où « même le plus humble citoyen assis devant son verre exigeait de l’orchestre qu’il lui jouât de la bonne musique. »

A Berlin, c’est une autre société, moins stratifiée et plus mélangée, qu’il se met à fréquenter avec toute la curiosité de sa jeunesse :

Je vivais soudain dans un milieu où se rencontrait la vraie misère en vêtements déchirés, une sphère avec laquelle je n’étais jamais entré en contact à Vienne. Je m’attablais avec des ivrognes, des homosexuels et des morphinomanes, je serrais très fièrement la main d’un chevalier d’industrie et repris de justice assez connu.

En Belgique, ce sont peintres et sculpteurs dont il recherche la compagnie, admiratif qu’il est de l’essor artistique qu’a connu le plat pays à la fin du siècle écoulé. A Paris, il croit avoir trouvé la capitale de l’éternelle jeunesse affluant des quatre coins de la planète pour la grand-messe de la désinvolture :

Chinois et Scandinaves, Espagnols et Grecs, Brésiliens et Canadiens, tous se sentaient chez eux sur les rives de la Seine. Point de contrainte : on pouvait parler, penser, rire, gronder comme on le voulait, chacun vivait comme il lui plaisait, sociable ou solitaire, prodigue ou économe, dans le luxe ou dans la bohème.

Il va même jusqu’à confier, comme un savoureux clin d’œil à notre monde d’hier, que « le quartier des étudiants [lui] paraissait trop international, trop peu parisien. »

Londres et l’Angleterre lui inspirent moins de pages et de souvenirs émus, faute d’avoir su pénétrer les cercles d’une société plus hermétique, mais la visite du British Museum, de Madame Tussaud et du Parlement suffisent à son bonheur de voyageur sans bagage.

Comment cette Europe-là a pu passer, en seulement quelques années, de la lumière des théâtres à l’ombre des tranchées, c’est ce que l’auteur peine, de son propre aveu, à expliquer clairement. Comme il l’écrit avec toute l’assurance d’un romancier reconverti en historien par le truchement de son propre témoignage :

Jamais l’Europe n’avait été plus puissante, plus riche, plus belle, jamais elle n’avait cru plus intimement à un avenir encore meilleur. (…) Si aujourd’hui on se demande à tête reposée pourquoi l’Europe est entrée en guerre en 1914, on ne trouve pas un seul motif raisonnable, pas même un prétexte. »

Alors il se risque – c’est de son temps – à l’hypothèse freudienne du trop-plein d’énergie et de la décharge cathartique. Tel un Zeppelin surgonflé à l’hélium de l’ego et de vanités nationales excitées par la course au progrès, l’Europe ne pouvait qu’imploser ou se perdre dans l’espace :

Je ne puis expliquer [ce suicide] autrement que par cet excès de puissance, que comme une conséquence tragique de ce dynamisme interne qui s’était accumulé durant ces quarante années de paix et voulait se décharger violemment. Chaque Etat avait soudain le sentiment d’être fort et oubliait qu’il en était exactement de même du voisin.

Scrupuleux des faits et de leur enchaînement, il relate succinctement la succession d’évènements – et bien entendu l’assassinat, imputé aux services secrets serbes, du prince héritier François-Ferdinand – qui ont mené à la catastrophe. Il se remémore aussi et surtout de l’opportunisme va-t-en-guerre de Big Gun (la guerre des Balkans permet à Krupp et Schneider du Creusot de « faire l’essai de leurs canons respectifs sur un matériel humain étranger comme plus tard les Allemands et leurs avions au cours de la guerre civile d’Espagne »). Il n’oublie pas non plus le rôle nauséabond d’une presse déjà friande de scoops et de gros titres, comme en atteste cette singulière observation de première main :

Deux heures après [l’assassinat de François-Ferdinand] on ne pouvait plus observer aucun signe de deuil véritable. Les gens bavardaient et riaient tard le soir, la musique se remit à jouer dans les cafés. (…) Mais voici qu’au bout d’une semaine environ commença soudain dans les journaux tout un jeu d’escarmouches, dont le crescendo était bien trop synchronisé pour qu’il pût être tout à fait accidentel.

Parti pour deux semaines en résidence dans une station balnéaire près d’Ostende où « les gens heureux de leurs congés étaient allongés sur la plage sous leurs tentes bariolées », Zweig se souvient encore que « le seul trouble était causé par les petits marchands de journaux qui hurlaient, pour mieux vendre leur marchandise, les manchettes menaçantes des feuilles parisiennes : ‘L’Autriche provoque la Russie’, ‘l’Allemagne prépare la mobilisation’. »

Mais ce qui le marque, par-dessus tout, c’est la fulgurance avec laquelle les pays et leurs peuples ont basculé de l’insouciance individuelle à la fièvre grégaire :

La première crainte qu’inspirait la guerre que personne n’avait voulue, ni les peuples, ni le gouvernement, cette guerre qui avait glissé contre leur propre intention des mains maladroites des diplomates qui en jouaient et bluffaient, s’était retournée en un subit enthousiasme. (A Vienne) des cortèges se formaient dans les rues, partout s’élevaient soudain des drapeaux, s’agitaient des rubans, montaient des musiques ; les jeunes recrues s’avançaient en triomphe, visages rayonnants.

Et un peu plus loin, comme le récit d’une hideuse métamorphose drapée pour couvrir sa laideur d’oripeaux de carnaval :

Toutes les différences de rangs, de langues, de classes, de religions, étaient submergées pour cet unique instant par le sentiment débordant de la fraternité. (…) Chaque individu éprouvait un accroissement de son moi, il n’était plus l’homme isolé de naguère, il était incorporé à une masse, il était le peuple, et sa personne, jusqu’alors insignifiante, avait pris un sens.

La machine infernale

On pourrait s’amuser ici à appliquer cette dernière remarque à nombre de nos ‘médecins’ de plateaux télé d’aujourd’hui, passés opportunément de l’ombre à la lumière tandis que les trois-quarts de la planète parcouraient le chemin inverse, mais le principal point d’accroche qui relie cette époque à la nôtre a davantage trait à cette idée, moins saugrenue qu’il n’y parait, de bouffée délirante collective avancée par certains pour expliquer l’inexplicable.

L’irruption de l’irrationnel guerrier dans un monde en paix et confiant en son sens de la juste mesure s’accompagne presque immédiatement, comme le décrit Zweig, de la fabrication d’un récit collectif (du côté français, ce sera la fameuse « Union sacrée ») monté de toutes pièces par les journaux et les autorités et auquel chacun, quelles que soient ses opinions personnelles, sera tenu d’adhérer sous peine d’être considéré comme traître à sa patrie. Et l’adhésion à ce récit, à dire vrai, se révèle bien plus spontanée qu’on ne l’aurait cru pour des peuples éduqués et civilisés comme Zweig tend à nous les décrire, sans qu’il n’occulte pour autant, en freudien convaincu, « les instincts primitifs de la bête humaine » et son besoin « d’assouvir ses instincts sanguinaires immémoriaux. » Plus prosaïquement, il explique que la confiance d’alors envers les autorités rendait difficile, sinon impossible, toute idée d’errements criminels, de manipulation ou même simplement d’incompétence de la part du « pouvoir » :

En 1914, le peuple se fiait encore sans réserve à ses autorités. Personne en Autriche n’aurait osé risquer cette pensée que l’empereur François-Joseph, le père de la patrie universellement vénérée, aurait appelé son peuple au combat sans y être absolument contraint, qu’il aurait exigé le sanglant sacrifice sans que des adversaires méchants, perfides, criminels eussent menacé la paix de l’empire.

Stefan Zweig a fait partie, comme on s’en doute, des premiers à s’alarmer et à se détourner du seul et juste chemin des patriotes en guerre, mais il observe sans grande surprise pour nous que « durant ces premiers mois, les plus écoutés furent ceux qui hurlaient le plus fort ». Une fois la machine lancée, et même quand « la mauvaise eau-de-vie du premier enthousiasme se fut évaporée », il ne peut que constater son impuissance et celle de ses camarades à freiner la fuite en avant d’un monde en route vers l’abîme. Car c’est ici qu’entre en piste la redoutable propagande de guerre, véritable auxiliaire de la déraison dont cette époque encore naïve n’avait pas appris à se tenir à l’écart :

Il est dans la nature humaine que des sentiments violents ne sauraient durer indéfiniment, ni dans un individu ni dans un peuple, et l’organisation militaire le sait. C’est pourquoi elle a besoin d’un aiguillonnement artificiel, d’un continuel doping de l’excitation, et ce travail de stimulation, c’est aux intellectuels qu’il incombait, aux poètes, aux écrivains, aux journalistes. [Or] ils avaient battu le tambour de la haine et ils continuèrent à le battre énergiquement jusqu’à ce que le plus impartial sentît ses oreilles tinter et son cœur frémir. Presque tous, en Allemagne, en France, en Italie, en Russie, en Belgique, servaient la propagande de guerre et par là même la folie, la haine collective, au lieu de la combattre. (…) A l’époque, comme la propagande ne s’était pas encore usée dès le temps de paix, les peuples tenaient encore pour vrai ce qui était imprimé. »

En temps de bouffée délirante collective – si telle est l’explication que l’on retient de cette période de notre histoire, il était tout naturel, comme on l’imagine, que les cartes se brouillent au même titre que les amitiés. Zweig ne s’en cache pas, avec cette lucide tristesse qui l’accompagne tout au long du livre :

Peu à peu, au cours des premières années de la guerre de 1914, il devint impossible d’échanger avec quiconque une parole raisonnable. Les plus pacifiques, les plus débonnaires, étaient enivrés par les vapeurs de sang. Des amis que j’avais toujours connus comme des individualistes déterminés, voire comme des anarchistes intellectuels, s’étaient transformés du jour au lendemain en patriotes fanatiques, et de patriotes en annexionnistes insatiables. (…) Des camarades avec qui je n’avais jamais eu de querelle depuis des années m’accusaient avec la dernière rudesse de n’être plus un Autrichien.

Alors il choisit, non le confinement mais l’exil. Exil intérieur, d’abord, quand il nous dit « qu’il ne restait qu’une seule chose à faire : se replier sur soi-même et se taire aussi longtemps que dureraient la fièvre et le délire des autres. ». Puis exil géographique, bientôt, quand il raconte :

Au bout de quelques semaines, résolu à échapper à cette dangereuse psychose collective, je déménageai pour m’installer dans une banlieue champêtre, afin de commencer en pleine guerre ma guerre personnelle : la lutte contre la trahison de la raison au profit de l’actuelle passion des masses.

L’exil se poursuivra en Suisse, pays neutre, où Lénine, Trotski et Lounatcharski ont déjà trouvé refuge pour y préparer sur papier leur monde d’après. Ragaillardi par sa correspondance avec le pacifiste Romain Rolland et ses quelques rencontres avec des intellectuels de son bord, Zweig y trouvera un nouvel élan, littéraire et humain. En débarquant au pays des Helvètes, il s’étonnera d’abord – comme peut-être nos Savoyards sous l’ère Castron et Matex – que « ce qui était interdit chez nous était permis ici », et que tandis que « là-bas, on embarquait les hommes de chaque maisonnette, de chaque cabane, dans des wagons pour les envoyer se faire assassiner en Ukraine et en Albanie, ici, à cinq minutes, les hommes du même âge étaient tranquillement assis avec leurs femmes devant leur porte encadrée de lierre et fumaient la pipe ». Calmé par l’air des montagnes, il lui faudra un certain temps pour se réconcilier avec le sens de la normalité, ayant désappris jusqu’à savourer le goût du café et du tabac :

Le corps lui-même, habitué à l’antinaturel de la guerre, avait besoin de se réadapter au naturel de la paix. Ce vertige, ce bienfaisant étourdissement, s’étendait aussi au domaine de l’esprit. Chaque arbre me semblait plus beau, chaque montagne plus libre, chaque paysage me rendait plus heureux. (…) Ici l’on se sentait mieux le droit de vivre, tandis que dans un pays en guerre on éprouvait une sorte de honte et presque un sentiment de culpabilité à n’être pas estropié.

La gueule de bois

Dix-huit millions de morts plus tard, militaires et civils confondus, c’est le retour en Autriche. Les états-majors n’avaient pas encore inventé l’amende de 135 euros pour non port du casque, mais les soldats avaient appris à leurs dépens que les éclats d’obus et les mitrailleuses Hotchkiss et MG08 transperçaient tout sur leur passage, sans aucune considération pour le consensus scientifique d’alors.
Ce que Zweig retrouve en revenant de Suisse, c’est un pays « qui, sur la carte de l’Europe, n’était plus qu’une lueur crépusculaire et comme une ombre grise, incertaine et sans vie de l’ancienne monarchie impériale. Les Tchèques, les Polonais, les Italiens, les Slovènes lui avaient arraché leurs territoires ; ce qui en restait était un tronc mutilé et saignant de toutes ses veines. » Au niveau du bas-peuple et même des anciennes classes moyennes, le désastre est factuel, raz-le-caniveau et sordide. Pénurie de logements, hordes de sans-abri, pain au goût de colle forte, marché noir et retour au troc :

Dans les rues, les soldats revenus du front erraient à demi-morts de faim dans leurs vêtements déchirés et considéraient avec amertume le luxe éhonté des profiteurs de la guerre et de l’inflation.

La confiance en l’Etat est brisée, et la nouvelle monnaie papier imprimée en catastrophe pour colmater les brèches béantes d’une économie au tapis à grand renfort d’argent artificiel ne suffit pas à contenir la dépréciation des valeurs et l’engouement soudain pour les devises étrangères :

Les couronnes autrichiennes fondant entre les doigts comme de la gélatine, chacun voulait des francs suisses, des dollars américains, et une foule considérable d’étrangers exploitaient cette conjoncture pour dévorer le cadavre palpitant de la Couronne. On « découvrit » l’Autriche, qui connut une funeste « saison touristique ». Tous les hôtels de Vienne étaient pleins de ces vautours ; ils achetaient tout, depuis la brosse à dents jusqu’au domaine rural, ils vidaient les collections des particuliers et les magasins d’antiquités avant que les propriétaires, dans leur détresse, soupçonnassent à quel point ils étaient dépouillés et volés.

Et puis, surtout, toutes les excuses du monde – qui d’ailleurs ne vinrent jamais – n’auraient pas suffi à éteindre la rancœur des gens et leur perte de foi en leur gouvernement. Comme l’écrit Zweig, magistral d’envergure et de pénétration :

Quelque chose avait succombé au fil des ans : la foi en l’infaillibilité des autorités, dans laquelle on avait élevé notre propre jeunesse avec un tel excès d’humilité. (…) Pour autant qu’il avait les yeux ouverts, le monde s’apercevait qu’on l’avait trompé. Trompées les mères qui avaient sacrifié leurs enfants, trompés les soldats qui rentraient en mendiants, trompés tous ceux qui, par patriotisme, avaient souscrit à l’emprunt de guerre, trompés tous ceux qui avaient accordé leur confiance à une promesse de l’Etat, trompés nous tous qui avions rêvé d’un monde nouveau et mieux réglé, et qui constations que les mêmes ou de nouveaux hasardeurs reprenaient maintenant le vieux jeu où notre existence, notre bonheur, notre temps avaient servi de mise.

D’hier à aujourd’hui

Si comparaison n’est pas raison, ces quelques extraits d’une étonnante actualité devraient suffire à dépoussiérer un livre qui a tout du chef d’œuvre méconnu. Le testament authentique d’une « Europe de la fraternité » que Stefan Zweig n’aura eu de cesse d’appeler de ses vœux, pour la voir finalement sombrer, une guerre plus loin, dans le néant du nazisme et de la folie meurtrière, avec cette fois-ci l’idéologie en plus.

Ironie de l’histoire, ce vœu posthume de l’auteur a un temps semblé prendre enfin forme humaine, tant que les dirigeants de l’Europe de l’ouest, surveillés de près par ses citoyens, n’avaient pas encore pris en otage ce doux rêve pour le transformer en cauchemar technocratique aux services d’une oligarchie lointaine et corrompue. Aujourd’hui, c’est plutôt un miroir inversé de la réalité de 1914 qui s’offre à l’Européen du 21ème siècle. L’Europe unifiée par la seule loi du marché, du profit et des intérêts à court-terme d’une caste de parasites pour la plupart non élus, a fait la preuve, une fois de plus, de son invraisemblable pouvoir de nuisance. Les crétins et les criminels, inféodés aux mêmes lobbies et à la même doxa mondialiste, populicide et rapace, et qui ont cru malin de « déclarer la guerre » à un coronavirus en prenant bien soin de bloquer les premiers soins (hydroxychloroquine, ivermectine, azythromicine…) et la médecine de ville, en sont réduits à mentir et à nous endetter tant et plus que leur règne ne repose plus que sur la peur et sur la menace. Mais pendant qu’ils se congratulent du haut de leurs estrades bruxelloises, tout en distribuant au compte-goutte leurs sucreries à ARNm achetés à prix d’or chez les Walmart et les Sainsburry de la Sainte Entente pharmaceutique, ce n’est non plus le nationalisme, mais le retour à la souveraineté, digne, pacifique et respectueuse des frontières et des traditions, qui fait son grand retour dans la psyché des peuples.

Et si vraiment chute de l’empire européen il devait y avoir au bout de l’arc-en-ciel de l’argent magique, des faillites à gogo et des procès pour corruption – qui n’auront sans doute jamais lieu, on pourra toujours se réjouir d’avoir assisté de nos yeux non pas à l’évaporation d’un monde lumineux aux airs de paradis perdu, mais plutôt au stade terminal de l’enlisement d’un paquebot en surpoids englué dans ses propres boues. Un monde qui, à l’instar des Amours mortes de la chanson de Gainsbourg, n’en finit plus de mourir, et que nombre d’entre nous achèveraient bien à la machette si seulement nos bulletins de vote avaient le tranchant des baïonnettes de 1914-18.

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Pierre Chazal

Professeur de français langue étrangère (FLE) et auteur de trois romans publiés chez Alma Editeur.