Propagande 2.0 – Quand le ridicule ne tue vraiment plus

Depuis quelques mois nous assistons, atterrés à la montée en puissance d’une propagande antirusse qui a atteint ces derniers jours des sommets avec la libération d’Alep par l’Armée arabe Syrienne.

Quel est le point commun entre les sujets d’actualité suivants : Viols par des migrants en Allemagne; Brexit; piratage des e-mails de campagne d’Hillary Clinton; élection de Donald Trump à la présidence US ?

Les Russes !

Ces allégations délirantes feraient sourire si elles n’étaient pas soutenues le plus sérieusement du monde par une presse occidentale totalement asservie au pouvoir, lorsque ses intérêts rencontrent ceux des propriétaires desdits médias.

« We know that the Russians did it ! »

Arrivé à ce point, on ne parle plus de journalisme, on ne parle plus d’éthique, de sources fiables ou d’indépendance éditoriale. Les tweets deviennent des preuves, les photos truquées aussi. Qu’importe qu’elles soient fausses, le temps que ceci soit établi on sera passé à autre chose, et puis, c’est tellement difficile de vérifier l’authenticité des documents. Le journalisme de salon avec skype tient désormais lieu de grand reportage, et des quidams dont on ne sait strictement rien deviennent des témoins privilégiés, forcément fiables, puisqu’ils nous disent ce qu’on voulait entendre. Il faut aller vite, les informations doivent s’enchaîner à un rythme tel que l’opinion publique soit submergée, puis noyée dans un flot tumultueux dont le bruit couvrira aisément les rares voix discordantes et les articles plus nuancés. C’est la version médiatique du carpet bombing, le tapis de bombes.

À ce rythme, il ne reste plus qu’à les accuser d’orchestrer le réchauffement climatique, d’être responsables de la révocation de l’Édit de Nantes ou de l’assassinat de JFK. Et ce sont les mêmes qui vous mettront en garde contre les conspirationnistes qu’ils accusent de propager des fausses informations. Tout comme les vilains médias Russes qui, forcément, distillent une version totalement biaisée des événements puisqu’ils en sont les instigateurs.

Viols par des « migrants »

Non, je ne parle pas de la vague d’agressions sexuelles qui avaient été signalées un peu partout en Allemagne et notamment à Cologne lors des festivités de nouvel an au début de 2016. D’ailleurs, d’après les médias officiels et le gouvernement, il ne s’était strictement rien passé. Circulez, il n’y a rien à voir. Cette tentative pathétique d’étouffer l’affaire avait suscité un véritable scandale dans les jours qui suivirent, contraignant le chef de la police à la démission.

Mercredi 14 décembre, Le Sun et le Daily Mail rapportaient les propos d’un expert en relations internationales du Conseil de l’Europe :

« Les services secrets russes et syriens pourraient encourager des réfugiés en Allemagne à mener des agressions sexuelles planifiées, dans une tentative visant à chasser Angela Merkel du pouvoir. »

On peut imaginer qu’en pareil cas, cette fois, le pouvoir n’essaierait plus à tout prix d’étouffer l’affaire ?

Brexit

Le député travailliste Ben Bradshaw, qui était au rang des chefs de file de la campagne pour le Remain, déclarait au parlement que des hackers russes avaient probablement influencé le référendum en faveur du Brexit.

Reconnaissant toutefois n’avoir aucune preuve à l’appui de cette théorie, l’intéressé déclarait à la Chambre des communes :

« Je ne pense pas que nous ayons seulement commencé à réaliser l’ampleur des actions de la Russie dans le domaine de la cyber-guerre. Non seulement leur ingérence dans la campagne présidentielle américaine est maintenant prouvée, mais il est probable que le référendum sur le Brexit ait également été influencé (…)

Il est certain qu’ils tenteront également d’influencer l’élection présidentielle française, et les services secrets allemands ont exprimé de sérieuses inquiétudes sur une possible tentative d’interférer dans les élections qui viennent. »

Je suppose qu’il faut s’attendre dans les prochaines semaines à des signalements de sous-marins russes remontant la Tamise…

Piratage des e-mails de campagne d’Hillary Clinton

À moins d’avoir passé les dernières semaines dans un congélateur, vous avez appris que des sources américaines de renseignement et la Maison blanche, par la voix du Président Barrack Obama ont accusé formellement la Russie d’être derrière le piratage du DNC (la Commission nationale démocrate).

Une fois encore, il faudra leur faire confiance, parce que de preuves formelles de ceci, ils n’en ont pas publié. Et pour cause, ils pourraient les chercher longtemps en vain.

Pour avoir lu moi-même pas mal des documents en question qui sont essentiellement des e-mails envoyés par John Podesta, ou reçus par lui; et étant moi-même informaticien en charge d’un réseau qu’on pourrait qualifier de similaire à celui du DNC, j’ai pu me faire une idée assez précise de ce qui s’est produit, et vous le verrez, pas besoin de rameuter Vladimir Poutine et le FSB pour expliquer ceci.

John Podesta était un des Directeurs de campagne d’Hillary Clinton, la candidate adoubée par la Convention démocrate. À ce titre, il avait donc accès à pas mal de correspondance et d’informations sensibles. Et en réalité, c’est lui qui a été piraté… Ou plus exactement qui a obligeamment fourni son mot de passe au pirate.

Tout d’abord, il faut savoir que pour des raisons qui relèvent probablement de l’économie de bouts de chandelles ou par pure paresse, les dirigeants du DNC ont fait preuve d’un amateurisme proprement inouï : utilisation de comptes privés Gmail, Youtube, Soundcloud, etc. Et comble de l’amateurisme, le compte utilisé par Podesta était à son vrai nom. De sorte que, vous l’aurez compris, si vous connaissez son nom vous pouvez lui envoyer un e-mail…

Le 19 mars 2016, Podesta recevait un e-mail intriguant semblant émaner de l’équipe mail de Google disant en substance que quelqu’un avait tenté de se connecter sur son compte à partir d’une adresse située en Ukraine, et que cette tentative avait été bloquée. Suivait un lien permettant à celui-ci de changer son mot de passe.

Légèrement paniqué à l’idée que son compte pourrait avoir été piraté, Podesta demande immédiatement au secrétariat du DNC s’il s’agit d’un mail légitime, et ce qu’il doit faire…

La réponse de l’idiot de service en charge de l’informatique au DNC à ce moment est, elle aussi, stupéfiante : il n’a pas vu qu’il s’agissait d’un simple phishing, ceci aura des conséquences désastreuses.

The gmail one is REAL Milia, can you change – does JDP have the 2 step verification or do we need to do with him on the phone?

Don’t want to lock him out of his in box! Sent from my iPhone Begin forwarded

message: *From:* Charles Delavan <cdelavan@hillaryclinton.com>
*Date:* March 19, 2016 at 9:54:05 AM EDT
*To:* Sara Latham <slatham@hillaryclinton.com>, Shane Hable <
shable@hillaryclinton.com>
*Subject:* *Re: S?me?ne has your passw?rd*

Sara, This is a legitimate email. John needs to change his password immediately, and ensure that two-factor authentication is turned on his account.

He can go to this link: https://myaccount.google.com/security to do both. It is absolutely imperative that this is done ASAP. If you or he has any questions, please reach out to me at 410.562.9762

Lisant cela, Podesta a fait exactement ce qu’il fallait éviter : cliquer sur le lien fourni dans le premier e-mail, soit précisément celui que le pirate voulait qu’il utilise. Il s’est donc retrouvé sur une page ayant (presque) toutes les apparences d’une page «account» de Google sur laquelle il lui a été demandé de taper son ancien mot de passe, puis le nouveau, puis confirmer. Et le pirate les a bien reçus !

La suite est connue, le pirate n’a plus eu qu’à pomper le contenu de la boîte de l’intéressé, qui contenait des dizaines de milliers d’e-mails dont certains confidentiels.

Alors espion high-tech du FSB ou Kévin qui s’ennuie ?

Alors le pirate était-il Russe ? Je n’en sais rien, mais ce n’est pas impossible. Avait-il partie liée ou travaillait-il pour les services secrets russes ? Cela me semble douteux, ce genre de procédé est utilisé quotidiennement par des pirates qui essaient de prendre le contrôle de comptes GMail, c’est pour ainsi dire trivial, et à la portée d’un gamin de 15 ans. Il ne faut pas oublier non plus que Podesta était une cible de choix, et que d’avoir utilisé un compte privé à son nom propre aura été la première cause de ses déboires.

Influence sur le résultat, vraiment ?

Les grandes postures des uns et des autres ne devraient pas nous faire oublier le principal. Ce n’est pas Trump qui a gagné, mais Clinton qui a perdu, et cela n’a strictement rien à voir avec le piratage des e-mails de campagne. Pour s’en convaincre il suffit de voir qu’elle n’a pas su s’attirer le vote des minorités, à commencer par les femmes, mais aussi les latinos et les noirs. Or si le piratage était la cause de sa défaite, la baisse de popularité se serait fait ressentir dans toutes les strates de son électorat de manière uniforme.

Pendant ce temps, en Syrie…

Durant les derniers jours d’occupation d’Alep Est par les rebelles, et l’évacuation progressive de ceux-ci avec armes et bagages suite à l’accord conclu avec le gouvernement et leur allié russe; nous avons été littéralement inondés d’articles dont le ton frisait l’hystérie pure et simple.

Cette presse qui faisait écho à ses « témoins privilégiés » qui ne sont autres que des militants de l’opposition, et qui inondaient les réseaux sociaux d’informations plus délirantes les unes que les autres. Le tout accompagné d’images tantôt tirées de clips vidéos, comme celle-ci :

Comme celle-ci, supposément représenter Alep mais qui est en fait une image issue de la photothèque Getty, représentant un survivant levant les bras au ciel après l’attentat suicide qui avait causé la mort de Benazir Bhutto en décembre 2007.

Et celle-ci censée représenter des enfants tués lors des bombardements sur Alep, mais qui avait déjà été publiée sur Twitter le 21.07.2014 par un certain @MazenAlhddabi, lors des frappes israéliennes sur la bande de Gaza.

Mon propos n’est nullement de dédouaner les Russes ou les Syriens, parce que chacun sait que de tels combats en zone urbaine, à plus forte raison si la population y est retenue contre son gré, apportera son lot de victimes collatérales, selon l’euphémisme inventé par les fouteurs de guerre lors de la première guerre du Golfe. Ah mais non, suis-je bête, ici ils s’agit de martyrs, victimes du tyran sanguinaire Bachar, et de ses supplétifs russes.

La France et la Belgique se souviennent, parfois avec une certaine rancoeur des bombardements américains sur des villes comme Rouen, Lorient, de Saint Lô, Saint Malo, Brest, Le Havre, Nantes, Royan, Tournai…

Caen en Normandie en ruines après les bombardements du 8 et 9 juillet 1944Ces bombardements feront au total plus de 20.000 victimes parmi la seule population civile française, et 100 en un seul bombardement sur Tournai (Belgique).

Ceci explique que les « libérateurs » américains n’aient pas toujours été accueillis très chaleureusement lors du débarquement qui s’ensuivît.

Mais tout le monde vous dira que ces opérations étaient un mal nécessaire afin que le monde puisse être débarrassé une fois pour toute de l’étau Nazi qui enserrait la quasi-totalité de l’Europe.

Et maintenant ?

Les syriens vont entreprendre de reconquérir Idlib dans les prochaines semaines, et il y a fort à parier que là encore les terroristes s’abriteront derrière les civils, et que là encore, les sponsors de cette vilaine guerre par procuration couineront chaque fois qu’un activiste publiera une photo truquée ou postera une vidéo sur twitter.

Je n’ai pas l’impression que les Syriens ou les Russes s’en laisseront compter pour autant, et quoi qu’en disent les « experts » qui nous prédisent une guerre interminable, mon sentiment est que cette campagne sera l’une des dernières en Syrie, après quoi l’improbable coalition de bric et de broc pourra retourner piteusement à la maison et revoir ses plans d’expansion au Moyen-Orient à la baisse, voire les oublier carrément.

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Philippe Huysmans

Webmaster du Vilain Petit Canard, citoyen de nationalité belge, né à Schaerbeek le 16.10.1966. Marié et père de deux enfants. Je vis en Belgique et j’exerce la profession d’Informaticien à Bruxelles. Mes articles

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