Un péril jaune en gilet

Un spectre s’abat sur la démocratie française, celui de son effondrement.

Credit : lemediapourtous.fr

Par Olivier Barrat – oliv.barrat@gmail.com

Le mouvement des « gilets jaunes », loin de constituer une simple jacquerie, est le révélateur de blocages majeurs face auxquels le président et son gouvernement apparaissent dans l’impossibilité d’apporter une réponse réelle. Quelque soit l’issue de cette protestation, la France en sortira avec des plaies béantes. Les équilibres sociaux du pays sont depuis longtemps profondément meurtris.

Pour en finir avec de cette confrontation, les gouvernants déploient une stratégie dangereuse. Cette stratégie pourra peut-être parvenir, à court terme, à provoquer le pourrissement puis le délitement du conflit. Mais, au final, elle alimentera encore d’avantage le ressentiment. Or ce ressentiment constitue toujours l’une des causes historiques des grandes catastrophes.

Trois mensonges lourds empoisonnent le discours du pouvoir et paralysent son action.

  • Premier mensonge, il est dit que la hausse de la taxe sur les carburants aurait une vocation écologique. Son objectif serait de réduire la consommation d’essence et de diesel pour lutter contre la pollution. Or cela est faux. Les français n’utilisent pas leurs véhicules pour le plaisir de polluer, mais parce qu’il s’agit, dans un grand nombre de régions de France, dans un grand nombre de villes et de villages, d’un moyen de locomotion absolument indispensable pour travailler et pour vivre. Quelque soit le prix du carburant, une forte partie des français devra continuer à circuler, et à circuler en voitures. Il n’existe aucune alternative réelle et les petites mesures présentées en urgence par le gouvernement n’y changeront rien. La hausse des taxes ne diminuera pas la pollution, mais réduira encore le pouvoir d’achat de français déjà écrasés par une fiscalité extrêmement lourde.
  • Deuxième mensonge, il est dit que le poids gigantesque des prélèvements obligatoires auquel notre pays est soumis serait un instrument de redistribution et de justice sociale. Or cela est faux. La machine étatique à redistribuer fonctionne de plus en plus mal. D’un côté, le niveau des prélèvements ne cesse d’augmenter, d’un autre la pauvreté ne cesse de progresser et les infrastructures publiques se dégradent gravement. Les retraites, les prestations sociales sont laminées. Les hôpitaux, l’éducation nationale, l’entretien des routes, des voies ferrées, des aéroports, la justice, la sécurité, la santé … partout les moyens manquent cruellement et notre pays recule dans tous les classements, passant derrière des nations pratiquant des niveaux d’impôts beaucoup plus faibles. La question n’est pas en France d’augmenter encore les prélèvements, mais de se décider enfin à repenser totalement l’utilisation de l’argent public. Pourtant, et malgré les promesses, rien de sérieux n’a encore été entrepris pour changer cela.
  • Troisième mensonge, il est dit que la colère des français est comprise, écoutée, entendue. Or cela est faux. Face aux protestations, les gouvernants sont barricadés physiquement derrière des rangés de forces de l’ordre et surtout, ils sont barricadés mentalement dans leurs certitudes. Ils raisonnent comme si toute cette protestation n’était que la manifestation d’une impatience face aux résultats à venir de leur politique. Ils ne parviennent pas à réaliser qu’ils sont emprisonnés dans leurs éléments de langages, leurs statistiques et les notes techniques des cabinets ministériels qui leur dressent le panorama d’une France virtuelle qui n’existe nulle par ailleurs que dans leurs têtes. Ils gouvernent une France illusoire, prisonniers d’un délire « potemkine » à grande échelle que leur fabrique l’administration et le système de pouvoir en place.

Ainsi emmurés, les gouvernants se retrouvent dans l’incapacité de traiter la protestation par les mécanismes politiques normaux du dialogue et de la recherche d’une solution consensuelle. Pour solutionner le conflit, ils n’utilisent plus le fonctionnement démocratique, mais sont plutôt tentés de recourir à des techniques assez proches de celles des tyrannies confrontées aux révoltes.

  • En premier lieu, nous devons constater la destruction méthodique et voulue des corps intermédiaires et des oppositions politiques. Celles-ci subsistent, mais de manière éclatée, affaiblies et peu crédibles. Dès lors, le pouvoir en place n’a plus contre lui aucune alternative sérieuse, ce qui lui permet d’envisager de se maintenir malgré un très faible appui populaire et avec une base électorale extrêmement réduite.
  • En deuxième lieu, les gouvernants appliquent la méthode de la division et du clientélisme, cherchant par quelques mesures ultra ciblées à acheter des soutiens dans les classes les plus pauvres, pour tenter d’isoler et de segmenter les protestations en montant les colères les unes contre les autres.
  • En troisième lieu, les gouvernants tentent insidieusement de dénigrer et de décrédibiliser les protestataires, en cherchant à les faire passer tour à tour pour des « populistes » dangereux pour la démocratie, pour des « poujadistes » ennemis de l’impôt et de la justice sociale, pour des « racistes », pour des « anarchistes », pour des fauteurs de troubles irresponsables.
  • En quatrième lieu, les gouvernants s’efforcent d’utiliser la peur, brandissant l’arme de la répression afin d’intimider les manifestants en les accusant de porter atteinte à l’ordre public.

Si le mouvement des « gilets jaunes » n’obtient pour toute réponse qu’un mépris intellectuel poli et la répression en cours, si aucune véritable solution de fond ne lui est apportée, alors l’angoisse du déclassement, le sentiment d’abandon, l’idée d’un pouvoir politique trahissant le peuple qu’il doit pourtant en principe défendre, s’amplifieront dramatiquement jusqu’à triompher.

Et chacun peut aisément en prévoir le résultat.

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